Les flamingants font-ils de bons Premiers ministres ?

De Gaston Eyskens à Guy Verhofstadt, l’histoire montre que, en politique, des épouvantails flamands peuvent devenir des Belges convaincants.

Par quelle alchimie des hommes politiques profilés très flamands deviennent-ils des Premiers ministres belges acceptés, voire adulés, dans le sud du pays ? Yves Leterme est-il capable de ce saut qualitatif, comme, avant lui, Gaston Eyskens, Wilfried Martens et Guy Verhofstadt ? Ces volte-face sont-elles durables, profondes et sincères ?

Première leçon La paix avec ses adversaires

 » Avant de devenir Premier ministre, en 1961, Theo Lefèvre faisait peur aux francophones parce qu’il avait été le champion des catholiques pendant la guerre scolaire, explique Pierre Verjans, politologue à l’université de Liège. Après le Pacte scolaire, il a gouverné avec les plus radicaux des anticléricaux, les socialistes, et il a pris une série de mesures sociales. « 

 » Gaston Eyskens, lui, était un vrai flamingant, poursuit-il. Dans les années 1930, il a signé l’appel à l’unification du Mouvement flamand avec le Vlaams Nationaal Verbond (VNV), qui collabora par la suite avec les nazis. Quand il devient Premier ministre, en 1949, il traîne toujours cette réputation sulfureuse, alors qu’il doit gérer la Question royale, qui oppose Flamands et Wallons sur l’opportunité du retour du roi Léopold III en Belgique.  » Pourtant, lorsqu’il revient en 1958, il jette les bases du fédéralisme à la belge et est fait vicomte par le roi.

Leo Tindemans (CVP), Premier ministre en 1974, est un cas spécial.  » Avec François Perin, il est ministre des Réformes institutionnelles qui lance la phase de  » régionalisation préparatoire et provisoire  » et qui, nageant en plein surréalisme belge, proclame :  » Ceci n’est pas une régionalisation.  » Cela ne trompe personne, bien que la Constitution ne soit pas encore modifiée.  » Il trouvait néanmoins que le pacte d’Egmont allait trop loin dans le fédéralisme. Il le saborda.

Deuxième leçon Il faut partager la victoire

En revanche, son rival Wilfried Martens, président des CVP-Jongeren, promoteur du sit-in devant le pavillon du Lion, à l’Expo 58, ainsi que des marches sur Bruxelles et du Walen buiten de Louvain, était un candidat plus sérieux au titre de flamingant notoire. Premier ministre entre 1979 et 1992 – avec une interruption en 1981 -, il a pourtant été parfaitement digéré par la machine belge. Aujourd’hui, il reproche à son parti, devenu le CD&V, d’être… trop extrémiste !  » Premier ministre, Martens est resté fidèle à lui-même, puisqu’il a concrétisé une partie de ses ambitions politiques en mettant sur pied la Région flamande et la Région wallonne, constate Dave Sinardet, politologue à l’université d’Anvers. Mais, à la grande différence de Leterme, il n’était pas seul : les Wallons étaient également demandeurs d’une réforme institutionnelle.  »

Sans avoir un pedigree aussi flamboyant, Jean-Luc Dehaene est sans doute flamand, mais d’abord Dehaene.  » C’est un technocrate qui, au début, a accédé aux postes clés via les cénacles du parti et non grâce à une popularité électorale, remarque le politologue anversois. Il avait plaidé pour le fédéralisme avec Martens, au sein des CVP-Jongeren, mais sa vraie loyauté allait à l’ACW, le Mouvement ouvrier chrétien flamand. Et il ne se faisait pas remarquer par des déclarations communautaires. « 

Troisième leçon La fonction fait l’homme

Transformé en star par les francophones, Guy Verhofstadt avait lui aussi des revendications assez pointues avant de gouverner le pays pour la première fois, en 1999.  » Il avait vraiment un profil flamand, mais sans romantisme, plutôt pour mettre en pratique son programme libéral, raconte Sinardet. L’idée que la communauté puisse prévaloir sur l’individu lui fait en effet horreur. Dans De Belgische ziekte, paru en 1997 chez Hadewijck, il présente l’archaïsme du PS comme un frein économique pour la Flandre. Depuis, il a changé. Récemment, il a donné un nouveau souffle au débat communautaire en Flandre, en plaidant pour plus de compétences aux Régions et aux Communautés mais, aussi, pour un renforcement de l’Etat fédéral. Cela met la NV-A sur la défensive.  »

Et Yves Leterme ?  » Ce n’est déjà plus le même, constate le politologue Pierre Verjans. L’homme qui disait :  » Je suis flamand et je me fous de ce que les francophones pensent de moi « , celui-là n’existe plus. Il a donné son sang pour la Flandre. Il a montré à ses électeurs qu’il pouvait s’opposer à l’intolérance francophone. Il peut passer à l’étape suivante : devenir le Premier ministre de tous les Belges. Les Flamands ne lui en voudront pas, car ils ne souhaitent pas sa mort. Maintenant, la crise est passée. Les réformes institutionnelles iront gentiment leur train, sans se presser, comme il a fallu attendre dix-huit ans pour que Bruxelles devienne une Région à part entière. « 

Quatrième leçon L’avis des pairs

Le roi et ses conseils paternels, les ors de la cour, la fréquentation des palais historiques sont-ils également de nature à transformer le mental d’un Flamand grand teint en une authentique conscience belge ?  » Peut-être, selon Dave Sinardet, si l’on considère ces éléments comme faisant partie des institutions et des traditions dans lesquelles un Premier ministre est amené à s’inscrire.  » Pierre Verjans croit davantage aux vertus de l’international :  » En 1981, Wilfried Martens est revenu du sommet de Maastricht convaincu par ses pairs qu’il fallait mettre un terme à la politique de dépenses publiques un peu folle menée avec le socialiste Guy Spitaels. Sinon, la Belgique allait être mise sous tutelle par le Fonds monétaire international. Il a ensuite formé un gouvernement avec les libéraux. Si un Etat flamand voulait faire sécession, il devrait se faire accepter de tous les Etats membres de l’UE. Autant dire : mission impossible. Il y aurait un effet de veto. Quand on fait de la politique belge, on est amené à fréquenter des politiques européens, dont on doit forcément tenir compte. Ils deviennent vos pairs au même titre que les politiques francophones. « 

Cinquième leçon Il y a une vie après…

Pragmatiques, les francophones voudraient savoir si, en fin de compte, Yves Leterme va les défendre et les aimer autant que  » ses  » Flamands.  » Il est la seule personne qui, hormis le roi, est investi d’une responsabilité envers tous les habitants du pays, avance Dave Sinardet. S’il n’est pas indispensable d’avoir une légitimité belge pour accéder au poste de Premier ministre, celle-ci est néanmoins nécessaire pour y rester.  »  » On a entendu dans quels termes Dehaene parle des francophones ! Bien sûr, il ne les apprécie pas plus qu’avant, objecte Verjans. Mais cela n’a pas, ou plus, beaucoup d’importance. La méthode – le compromis à la belge – a relégué le programme à l’arrière-plan. Elle est également un marchepied pour d’autres fonctions.  » Dave Sinardet :  » Les hommes politiques flamands ont tellement intégré la nécessité du compromis qu’ils deviennent souvent des hommes politiques européens de très haut niveau. « 

Marie-Cécile Royen

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