Les experts confondent Aït Oud

Le meurtrier présumé de Stacy et de Nathalie persistera-t-il à nier son implication dans les faits ? Dans tous les cas, son procès en assises donnera lieu à une démonstration des prouesses de la police scientifique.

Thierry Denoël

Depuis le début, Abdallah Aït Oud hurle son innocence, nie toute implication personnelle dans la disparition des deux fillettes lors de la fête du quartier Saint-Léonard à Liège, le 9 juin 2006. Il martèle qu’après la braderie il est rentré dormir chez lui. Les nombreuses éraflures qui déchirent son dos ? Il jure qu’elles sont dues aux ronces qui jonchent la maison de sa petite amie Christelle. Son absence lors de la perquisition policière organisée à son domicile au lendemain de l’enlèvement des gamines ? Il affirme que, effrayé par le bruit, il s’est planqué à l’étage. La disparition des baskets neuves imitation Nike qu’il portait le jour des faits ? On les lui a volées sur le palier des douches communes de son immeuble…

Voici à peine vingt ans, alors que la génétique faisait ses premiers pas dans le monde judiciaire, les enquêteurs auraient été bien désarçonnés face au dossier Aït Oud. D’autant que les corps de Stacy Lemmens, 7 ans, et de Nathalie Mahy, 10 ans, ont été retrouvés dix-neuf jours après les faits dans une canalisation longeant la voie ferrée, en amont du quartier Léonard. L’autopsie a conclu au viol d’une des deux victimes, mais les cadavres, abîmés par l’eau de pluie qui coule dans le drain, étaient dans un tel état de décomposition qu’on ne pouvait plus y recueillir la moindre trace de sperme ni de sang étranger. Bref, il y a vingt ans, les limiers liégeois n’auraient pu s’appuyer que sur de minces indices : quelques témoignages, trois che- veux retrouvés dans la poche d’un pantalon d’Aït Oud, les antécédents judiciaires du meurtrier présumé en matière de crimes sexuels et ses explications nébuleuses quant à son emploi du temps entre le jour de la disparition des enfants et celui de sa reddition à la police, trois jours plus tard.

Depuis lors, la police scientifique a fait des bonds de géant, comme le montrent les séries télévisées mettant en scène ces superflics de labo. La police scientifique et les ingénieurs de l’Institut national de criminalistique et de criminologie (INCC) ont recueilli de solides indices scientifiques, entre autres des traces végétales sur le jean qu’Aït Oud portait dans la nuit du 9 au 10 juin. Les experts chimistes de l’INCC ont découvert en effet dans les poches du pantalon des résidus de plantes particulières : des graminées qui poussent habituellement – un botaniste indépendant nous l’a confirmé – le long des lignes de chemin de fer !

Les vêtements des fillettes et d’Aït Oud ont été en contact

Mais c’est surtout l’analyse des fibres textiles prélevées sur les vêtements du suspect et des victimes qui risque de confondre l’accusé. Le travail colossal ( lire l’encadré) abattu par la section Chimie analytique générale de l’INCC est d’autant plus remarquable que les habits retrouvés sur les corps des fillettes avaient baigné dans les eaux de ruissellement pendant près de trois semaines, tandis que le suspect avait soigneusement nettoyé les siens juste après la soirée fatidique, en les frottant avec une gratte-éponge au-dessus de l’évier de sa cuisine. Sur 5 000 fibres recensées, les analyses attestent plus d’un millier de concordances démontrant des transferts croisés de fibres, notamment de fibres  » étrangères « . Ainsi, les vêtements de Stacy et de Nathalie portaient des fibres de la couette de l’amie d’Aït Oud, chez qui elles ne se sont jamais rendues… Ce qui ne laisse guère de doute : les vêtements des fillettes et ceux d’Aït Oud, entre autres son slip, ont bien été en contact. Un contact qu’on peut même qualifier d' » intense  » vu le nombre de fibres retrouvées, malgré un passage des habits dans l’eau.

L’accusé, taxé de psychopathe par les experts psychiatres, a beau continuer à nier, ses avocats auront du mal à réfuter les démonstrations scientifiques sur lesquelles s’appuiera l’avocat général Marianne Lejeune devant la cour d’assises de Liège. L’enquête sur les meurtres de Stacy et de Nathalie a été rondement menée, témoignant d’un rare esprit d’équipe entre juge d’instruction, parquet, enquêteurs, ingénieurs de l’INCC, experts, etc. Le procès s’ouvre moins de deux ans après les faits tragiques. Une prouesse, également. l

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