» Les embrouilleurs, on n’en veut plus ! « 

Olivier Rogeau
Olivier Rogeau Journaliste au Vif

La campagne électorale est lancée en RDC, où doivent se tenir les premières élections libres depuis plus de quarante ans. Reportage à Kikwit, cité fantôme du Bandundu, bien loin de l’agitation politique kinoise

De notre envoyé spécial

Des comptoirs de diamant, des dépôts de bière Skol, des boutiques où l’on vend des cartes prépayées pour GSM… Peintes en bleu ou en blanc, les façades des petits commerces de Kikwit égaient les rues poussiéreuses de cette ville de 250 000 habitants, située à plus de 500 kilomètres au sud-est de Kinshasa.  » A une époque pas si lointaine, raconte frère Narcisse Mungeye, animateur de la radio diocésaine, notre cité était réputée pour ses huileries. Mais nos usines ne fonctionnent plus, faute d’investissements pour renouveler les plantations et le matériel de production…  »

Traversée par la rivière Kwilu, l’ancienne capitale de la province du Bandundu, autrefois prospère, s’est transformée en ville fantôme. En cause, surtout, l’exploitation abusive des ressources forestières et l’érosion des sols, qui prive la région de terres arables.  » Les ravins sont la  »curiosité » de la ville, assure Fernand Mbaya Muke, président d’une association locale. Certains donnent le vertige. Ils ont déjà englouti des maisons, des quartiers entiers. Ils se creusent, se multiplient. Car rien n’est fait pour drainer les eaux de pluie et on construit sans plan d’urbanisation. Vivement les élections ! Les responsables municipaux, régionaux et nationaux choisis seront bien obligés de rendre des comptes, de faire quelque chose pour nous.  »

La perspective des scrutins législatifs et présidentiel, qui doivent se tenir d’ici au 30 juin (lire ci-contre), anime toutes les conversations à Kikwit. Les candidats n’ont pas encore été enregistrés, mais une précampagne bat déjà son plein.  » Kabila, Bemba, Tshisekedi, ce sont des embrouilleurs ! clame s£ur Wivine Kituku, une religieuse. On veut aller aux élections pour désigner celui qui va sauver notre ville et notre pays.  » Elle raconte, amusée, les mésaventures du vice-président congolais Jean-Pierre Bemba,  » chairman  » du MLC, l’ex-mouvement rebelle.  » En tournée électorale, il est venu ici en bateau le mois dernier et a été copieusement hué par la population. Il a filé comme un lapin !  » Lors de la visite du ministre belge des Affaires étrangères Karel De Gucht dans la région, début février, des militants ont déployé des banderoles à la gloire du président de l’Assemblée nationale Olivier Kamitatu, radié du MLC par Bemba, en décembre dernier. Les rivalités s’exacerbent au sein de chaque parti et chacun, à quelques mois des élections, veut croire à sa chance. Mais dans ce fief de la guérilla muléliste des années 1960, la formation dominante reste le Parti lumumbiste unifié (Palu) d’Antoine Gizenga, le  » patriarche du Kwilu « . Parti d’opposition, le Palu n’a pas participé à la transition, à l’instar de l’UDPS d’Etienne Tshisekedi. Mais Gizenga a néanmoins appelé à voter oui lors du référendum constitutionnel, Tshisekedi prônant le boycott.

 » On aura du travail  »

Rose, 28 ans, est couturière et s’initie à l’informatique chez le père Léon Devisscher, le missionnaire flamand qui a invité De Gucht à se rendre à Kikwit.  » Après les élections, on aura du travail, espère-t-elle. En attendant, je prépare les repas de la cinquantaine de détenus de la prison centrale. Chaque dimanche, je leur lis la Bible…  » Aumônier de cet établissement pénitentiaire délabré, le père Devisscher fait visiter les lieux.  » Les détenus dorment à même le sol, ils manquent de soins et il n’y a pas de séparation entre hommes et femmes « , déplore-t-il. Mais le sort des prisonniers est pire encore au Kasaï occidental, la province voisine. A Tshikapa, la Monuc, la Mission de l’ONU au Congo, a révélé des cas de malnutrition sévère dans les prisons. Au point que les geôliers autorisent des détenus à sortir de ces mouroirs pour aller mendier en ville.  » Nos prisons sont à l’image du naufrage de ce pays clochardisé, commente un jésuite congolais. Il n’y a ni électricité ni eau courante à Kikwit. Aucun candidat aux élections n’a présenté de projets pour améliorer la situation. Nous sommes condamnés à survivre miraculeusement.  »

Olivier Rogeau

Vous avez repéré une erreur ou disposez de plus d’infos? Signalez-le ici

Partner Content