Les docteurs et le Père Fouettard

Des généralistes feront grève, le 21, pour soutenir une consour : après un contrôle de l’Inami, celle-ci doit rembourser des médicaments qu’elle avait prescrits

Quand un médecin du contrôle de l’Inami l’a appelée, en novembre dernier, pour fixer un rendez-vous, cette doctoresse s’est inquiétée. A raison. Pourtant, ses dossiers étaient bien tenus, comme l’en a félicité son interlocuteur. A un détail près : le médecin-inspecteur venait, en compagnie d’un pharmacien-inspecteur, examiner le cas de 10 de ses patients auxquels elle avait prescrit un médicament assez coûteux. Un traitement qu’elle administre apparemment plus souvent que ses confrères. Or les docteurs n’ont le droit de prescrire cette thérapie qu’après le résultat de tests techniques. Pour 3 de ses malades, afin de leur éviter un déplacement difficile vers l’hôpital, elle s’est passée de ce moyen de diagnostic. Dans ce cas, la loi est claire : le docteur/prescripteur doit réparer financièrement son erreur. Cette doctoresse a donc d’ores et déjà été invitée à rembourser les traitements indûment payés par la sécurité sociale, soit 577,55 euros. De plus, comme pour les 1 200 à 1 500 autres prestataires de soins chez qui les contrôleurs constatent, chaque année, des infractions, son dossier sera soumis à un comité. Dans 20 % des cas au maximum, une procédure de sanctions supplémentaires est alors engagée. Depuis que l' » affaire  » est connue, chez les généralistes, la pilule ne passe pas : c’est l’effervescence et la colère.

Quoi qu’on lise sur les forums ou dans les courriers de généralistes déchaînés, les pneumologues confirment que, dans ce cas précis, le seul examen clinique ne suffit pas à déterminer l’état d’avancement de la maladie en cause. Dès lors, avant de prescrire ce médicament (réservé, vu son coût, à un certain stade de la pathologie), il faut bel et bien recourir à un test. Il coûte une dizaine d’euros. Désormais, depuis la mésaventure de leur cons£ur, aucun généraliste n’ignore plus que les arguments humains ou cliniques pour se dispenser d’un tel examen ne passent pas en cas de contrôle. Pour prescrire et soigner, les généralistes doivent suivre les règles. Sans discussion.

Là où le bât blesse, c’est qu’il n’est pas si simple, pour les médecins, d’avoir accès aux informations concernant les réglementations pesant sur leurs prescriptions. Afin de connaître la marche à suivre pour chaque médicament (selon les molécules, les procédures changent…), n’écoutez pas les délégués médicaux, leur a-t-on dit. Parfait. Mais alors, mieux vaut posséder, en plus de son diplôme de l’art de guérir, de bonnes connaissances en informatique (et/ou adorer l’affriolante lecture du Moniteur). Sans parler de beaucoup de temps libre ! Une généraliste raconte ainsi sur le Net, dans La lettre du Médecin, ses déboires pour trouver la réglementation concernant ce fameux médicament qui a fait  » chuter  » sa cons£ur. A suivre son dédale, on comprend que le site de l’Inami (un site distinct du service de contrôle) mériterait de concourir pour le prix du  » plus compliqué et moins convivial de l’année « . Quant au traitement médicamenteux en question, finalement déniché avec pas mal d’acharnement et un peu de chance… les informations le concernant étaient  » indisponibles « .

En fait, les médecins sont coincés par une législation objectivement très compliquée. Ils vivent mal, également, les contrôles au cours desquels les droits de la défense leur semblent insuffisamment respectés. Ils déplorent qu’en cas de non-respect de la réglementation la sanction soit immédiatement financière, sans avertissement préalable, sans considération pour des exceptions fondées ou justifiées par la situation des patients.

Se sentant finalement piégés, environ 25 toubibs de Vielsalm, Gouvy et Lierneux, notamment, annoncent un mouvement de grève pour le 21 décembre. Mais, paradoxalement, ce chambard va peut-être dans le sens voulu par l’Inami. En effet, à l’avenir, avec la trouille de déraper ou de s’écarter des normes, des médecins hésiteront peut-être à prescrire certains médicaments coûteux, même quand ils estiment que ces substances aideraient leurs malades. D’où quelques économies pour le système de santé. Certains vous diront qu’en ce moment il n’y a que ça qui compte. Et qu’après tout, les médecins feraient bien de cesser de croire au Père Noël.

Pascale Gruber

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