Les dieux au tableau noir

Exit l’enseignement confessionnel catholique ou protestant. A la rentrée, les élèves de la Belle Province seront initiés à toutes les religions. Mais ce cours obligatoire, qui vise à former des citoyens tolérants, suscite déjà la controverse.

De notre correspondante

Le baptême, la circoncision, la cérémonie des premiers pas. La Torah, le Coran, le sutra du Lotus, la Bible. Le chapelet, le tambour, le tapis de prière. La roue à huit branches, la croix, les herbes sacrées, l’étoile de Davidà A partir de la prochaine rentrée scolaire, les rites, symboles et croyances des grandes religions et des spiritualités autochtones n’auront plus de secret pour les élèves québécois.

Tous les enfants devront suivre le nouveau cours d’éthique et culture religieuse (ECR), obligatoire de la première année du primaire (6 ans) à la dernière année du secondaire (17 ans). Ce programme vise à former des citoyens respectueux des différences, dans un Québec de plus en plus diversifié (50 000 immigrants attendus en 2008, 55 000 en 2010).

La Belle Province tourne ainsi une page de son histoire. Après une longue tradition d’enseignement religieux – catholique ou protestant – et moral, son école publique deviendra officiellement  » laïque « . Les écoles privées pourront continuer à dispenser un enseignement confessionnel, mais seulement en plus de l’ECR. Cette déconfessionnalisation a toutefois été progressive. Elle reflète l’évolution de la société québécoise, qui, quoique toujours majoritairement catholique, n’en a pas moins déserté ses églises.

Rejetant le schéma de laïcité républicaine à la française (la religion cantonnée à la sphère privée), comme celui des pays de l’Europe du Nord (qui conservent un enseignement confessionnel là où le nombre le justifie) ou des Etats-Unis (où la diversité religieuse est telle qu’aucun enseignement commun n’est pensable), l’Etat québécois innove avec un cours unique au monde, couplant l’éthique avec l’enseignement culturel des religions.

 » Nous avons choisi le modèle le plus susceptible de construire une démocratie tolérante, assure le philosophe Georges Leroux, qui a participé à l’élaboration de ce programme. L’école bénéficiera d’un régime de laïcité ouverte, pleinement respectueux des convictions de chacun. Un instrument essentiel dans l’éducation des jeunes au pluralisme.  » Selon lui, refuser la transmission de la culture religieuse, c’est prendre le risque,  » comme le montre la France d’aujourd’hui « , d’aboutir au double écueil de l’incompréhension de l’autre et du déficit d’identité.

Le futur cours d’ECR est pourtant loin de faire l’unanimité. Même si la ministre de l’Education, du Loisir et du Sport, Michelle Courchesne, assure qu’une  » nette prépondérance  » sera accordée au christianisme, et notamment au catholicisme, certains craignent que le patrimoine religieux du Québec n’en soit dilué. Et, avec lui, l’identité québécoise. Mario Dumont, chef de l’opposition officielle (Action démocratique du Québec), a demandé un moratoire sur la mise en £uvre de ce programme. Lequel serait à ses yeux une application concrète du multiculturalisme mis en place, il y a une génération, par l’ancien Premier ministre canadien Pierre Elliott Trudeau et considéré par nombre de francophones comme un complot destiné à banaliser le particularisme québécois. Dumont agite déjà le spectre des  » jeunes sans repères et sans racines « .

L’Eglise catholique ne part cependant pas en croisade contre ce cours. Bien des curés considèrent que l’Eglise va recouvrer son rôle de missionnaire, tandis que les parents prendront leurs responsabilités dans la transmission de la foi. L’Assemblée des évêques catholiques du Québec reconnaît même des avantages au nouveau programme – notamment parce qu’il valorise la place de la religion dans la société. Les prélats se demandent toutefois quel effet aura, sur les plus jeunes, l’exposition à un  » kaléidoscope  » d’exemples tirés de différentes religions, alors que leur propre identité commence à se former.

L’Association des parents catholiques du Québec et la Coalition pour la liberté en éducation (CLE), qui regroupe des parents chrétiens, sont moins nuancées. Selon ces groupes de pression, le cours d’ECR brime la liberté de religion et de conscience des enfants et des familles et constitue un abus de pouvoir de la part du gouvernement. Avec force pétitions et marches à travers la province, la CLE milite pour que le cours soit optionnel et pour que les autorités religieuses puissent superviser l’enseignement confessionnel qui sera dispensé à l’école par les enseignants.

 » Impraticable, rétorque le philosophe Georges Leroux. Les enfants seraient divisés entre croyants et non-croyants, alors que nous souhaitons au contraire l’unité et l’intégration.  » Tant pis si la réalité des régions où les immigrants sont encore rares est différente de celle de Montréal la cosmopolite.  » L’école doit préparer les enfants à la société dans laquelle ils vont vivre, dit Leroux. Et cette société n’est pas monolithique : la diversité religieuse touche la totalité de notre monde. « 

Faut-il pour autant l’enseigner à l’école ? Beaucoup croient que non. Comme le Mouvement laïque québécois, qui estime que le nouveau cours  » ressemble plus à une entreprise de glorification des religions sous une forme multiconfessionnelle qu’à de l’enseignement objectif et critique « . Ou encore l’écrivain et cinéaste Jacques Godbout.  » De peur de choquer, on évacue l’Histoire, écrivait-il récemment dans le magazine québécois L’Actualité. Les élèves en culture religieuse ignoreront les affrontements mortels entre protestants et catholiques, les pogroms, les razzias de l’islam, les conversions cruelles des Indiens d’Amérique, le terrorisme sikh.  »

Mais le ministère de l’Education persiste et signe. Vidéo promotionnelle – propagande selon certains – sur son site Internet, rencontres avec les parents à travers la province, formation des enseignantsà rien n’est négligé pour faire passer son programme, controversé. Un avis de poids viendra par ailleurs bientôt l’appuyer. Le rapport de la Commission de consultation sur les pratiques d’accommodement reliées aux différences culturelles – qui a mis le Québec en ébullition l’an dernier en suscitant un débat national sur l’immigration – rendu public ces jours-ci, insiste en effet sur l’importance de l’éducation à la diversité religieuse.

Reste à savoir comment, en pratique, cela passera dans les classes. Si certains enseignants sont emballés, d’autres se montrent sceptiques – surtout au niveau primaire.  » Les enfants étaient déjà dans la confusion avec la Sainte Trinité, dit l’un d’eux. Ce cours multireligion transformera-t-il l’école en tour de Babel ? « 

Isabelle Grégoire

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