Les deux pouvoirs

L’anarchie rejette toute forme de pouvoir. Cette attitude peut-elle se justifier ?

Christian Vassart, Bruxelles

Quand le mot de pouvoir ne s’applique pas à la capacité de se réaliser à titre individuel mais exprime la mainmise sur autrui, il désigne une dépendance de l’autre – individuelle ou collective – à notre égard. Un tel pouvoir n’est pas seulement politique. Il se confond avec l’administration de la rareté, accompagnée par les privilèges qui découlent de cette gestion. Il est clair que tout un chacun n’est pas en mesure de satisfaire ses besoins, tant matériels qu’intellectuels. De ce fait – dès l’origine des collectivités administrées – l’ensemble des règles sociales vise à en réglementer la répartition. Autrement dit, il y a pouvoir parce que les besoins ne sont pas satisfaits à due concurrence de ceux qui les expriment… mais attribués selon des règles propices à ceux qui ont en charge leur répartition.

Dans cette perspective, le pouvoir se présente soit comme oligarchique, soit comme démocratique. Ces deux façons définissent l ‘orientation du pouvoir. Soit on administre la rareté dans le but de la conserver en état, c’est l’expression oligarchique du pouvoir ; soit dans le but de la dissoudre progressivement, c’est l’expression démocratique du pouvoir en tant qu’elle vise, en principe, à sa propre extinction. La démocratie définit ainsi clairement sa raison d’être : diminuer la rareté. Toute collectivité démocratique qui rompt avec cet objectif – si éloigné fût-il – se nie elle-même. C’est pourquoi une société, issue de la modernité, sera dite postdémocratique si elle se fonde sur l’inégalité des richesses comme mesure naturelle de la satisfaction des besoins tant matériels qu’intellectuels.

Traditionnellement, le pouvoir tentait par la violence instituée de maintenir la rareté et les privilèges qui en étaient le complément  » normal« . Maintenant, certains tentent d’accréditer l’idée – comme maxime universelle – que la dissolution progressive de la rareté (c’est-à-dire le progrès matériel) serait une chose aussi impossible que de faire briller le soleil au milieu de la nuit et, de plus, néfaste et immorale. D’une part, le progrès matériel mettrait en péril l’avenir de la planète; d’autre part, ce désir consumériste exprimerait la perversion du sens moral.

Si l’anarchie a raison de rejeter le pouvoir quand il se voue à la défense d’une oligarchie, il a tort en ce qu’il ne parie pas sur la capacité des hommes à s’organiser progressivement – à travers un pouvoir toujours plus démocratique – en vue d’une meilleure satisfaction de leurs besoins.

Jean Nousse

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