» Les Chinois nous envahissent ! « 

Conséquence directe de la mondialisation : les produits asiatiques se répandent sur les marchés d’Afrique. Attirés par un import-export juteux, plusieurs Chinois se sont installés au Cameroun. Reportage

De notre envoyé spécial

Il est 19 heures à Yaoundé, la capitale camerounaise. Dans le hall de l’hôtel Girafe, un établissement défraîchi essentiellement fréquenté par des voyageurs locaux, quelques clients sont assis devant la télé. A votre avis va commencer d’une minute à l’autre… Cette émission est l’une des plus populaires du pays. Sorte de micro-trottoir diffusé chaque jour en prime time, elle aborde des sujets variés, de l’infidélité conjugale à la baisse du pouvoir d’achat, en passant par les malheurs du football national. Le thème de ce soir : les Chinois installés au Cameroun.

La première personne interrogée est une dame qui revient du marché, les bras chargés de sacs.  » On croyait que les Chinois étaient là pour développer le pays. Mais ils sont venus nous exploiter. Dans leurs magasins, tout est moins cher. Comment les commerçants camerounais vont-ils survivre ?  » s’emporte-t-elle. Les clients de l’hôtel opinent. L’émission se poursuit.  » On était dans la galère ici. Grâce aux Chinois, on est en train de retrouver notre dignité « , soutient un garçon en tenue de rappeur. Pendant un quart d’heure, les témoignages, souvent tranchés, se succèdent à l’écran.  » Les Chinois vont nous sauver « , affirme un homme.  » Qu’ils rentrent chez eux !  » lâche un autre.

Le sujet est inépuisable. On en parle au marché, dans les bars, aux abords des terrains de foot, sur les banquettes des taxis… Au Cameroun, la présence chinoise constitue l’un des effets les plus visibles de la mondialisation. Après son entrée dans l’Organisation mondiale du commerce (OMC), en 1995, le pays a dû réduire ses droits de douane de façon drastique. Du coup, les marchés ont vu arriver des montagnes de produits asiatiques.

Constatant le développement d’un import-export lucratif entre l’Afrique et l’Extrême-Orient, les premiers contingents de Chinois sont venus s’installer à la fin des années 1990. Ils ont ouvert une soixantaine de boutiques à Douala, la grande ville côtière, une quarantaine à Yaoundé. Le Lion d’Or est l’une d’entre elles. On y vend des meubles, d’un kitsch absolu, ainsi que des fleurs artificielles et d’autres breloques. Le magasin est dirigé depuis la Chine par un puissant homme d’affaires. C’est l’une de ses nièces qui s’occupe, sur place, de la gestion quotidienne. Vêtue d’un petit chemisier blanc, elle passe le plus clair de son temps retranchée derrière le comptoir, le visage un peu éteint. Les trois vendeurs camerounais se chargent pour elle du contact avec les clients. Et quand ils ne peuvent répondre aux questions, ils sollicitent son avis, dans un chinois irréprochable…  » En quatre ans de travail ici, j’ai eu le temps d’apprendre « , glisse Thomas, engagé pour monter et démonter les meubles.

Laurentine, jeune Camerounaise à la beauté provocante, a également été embauchée comme vendeuse dans un magasin chinois, le Rose Dan Dan. Ce boulot ne lui plaît qu’à moitié, mais elle n’envisage pas de chercher ailleurs.  » Les patrons camerounais ont toujours une bonne excuse pour ne pas te payer à la fin du mois. Au moins, avec les Chinois, tout est réglo.  » Ce sont les tisanes et les médicaments traditionnels qui ont le plus de succès parmi ses clients. Pour leur permettre de s’y retrouver, un petit livret détaille les vertus des différentes herbes et flacons.  » Quand je suis malade et qu’un médecin me prescrit quelque chose, je viens chercher l’équivalent ici. C’est moins cher « , confie au passage une cliente d’âge mûr.

Signe qu’ils ont intégré toutes les subtilités du marché local, certains Chinois se sont même lancés dans la fabrication de beignets. De quoi soulever la colère des petits vendeurs de rue, privés d’une partie de leurs revenus.  » Les Chinois s’adaptent beaucoup mieux que les Européens ou les Américains. Ils n’ont pas de problème avec notre nourriture « , indique Laurentine.  » Pour nous, les Noirs, les Jaunes, les Blancs, c’est pareil. On traite tout le monde de la même manière « , ajoute Moqing, jeune Chinoise de 22 ans. Son père est le patron du Wonderful, un petit commerce de détail. Veuf, il s’est remarié avec une Camerounaise. Et Moqing a hérité d’une petite s£ur, à la peau foncée et aux yeux bridés… Sa photo trône au-dessus de la porte d’entrée.  » Elle est belle, n’est-ce pas ?  » sourit Moqing. Pour elle, ce cliché est le symbole d’une intégration réussie. Mais elle avoue que la Chine lui manque. Elle aimerait revoir ses amies, faire du shopping, flâner à nouveau le dimanche.

Au Cameroun, l’immigration chinoise a beau alimenter les conversations, elle ne concerne que quelques centaines d’individus. Les importations en provenance de Chine s’apparentent par contre à une vraie déferlante, notamment dans le domaine textile. Jusqu’il y a peu, la plupart des Camerounais, avec leurs maigres revenus, devaient se contenter des fripes venues d’Europe. C’est la raison pour laquelle il n’est pas rare de croiser, dans les rues de Yaoundé, des gens vêtus d’une vieille vareuse du KSK Beveren ou du Racing Genk. Mais, il y a un an, l’abolition du régime des quotas – qui régulait le secteur textile au niveau mondial depuis 1974 – a modifié la donne. Tee-shirts, chemises et pantalons made in China ont envahi les étals. S’acheter des habits neufs n’est plus un privilège de nanti.  » Sans les Chinois, on ne pourrait pas se vêtir décemment, reconnaît Antoine, 24 ans. Mais la qualité est mauvaise, ça s’use beaucoup trop vite.  »

 » Les produits chinois, ce n’est pas l’excellence française ou allemande, et les gens le savent. Mais ils offrent un rapport qualité-prix qui est en adéquation avec le pouvoir d’achat de la majorité des Camerounais « , indique un journaliste économique de Cameroon Tribune. Point névralgique de la ville, le marché central est bordé par de nombreux magasins spécialisés dans l’électronique. Chaînes hi-fi Amsua, télévisions Aifa, frigos Samsung… Tous vendent les mêmes objets, fabriqués en Corée, en Malaisie ou dans d’autres pays de l’Est asiatique. Un peu plus loin sont exposées des motos Kymco, Wonda et Nanfang – rien que des marques chinoises. Elles coûtent entre 200 000 et 350 000 francs CFA (305 et 535 euros), selon les cylindrées. A ce prix-là, pas étonnant qu’on les retrouve aux quatre coins du pays, deux ans à peine après leur apparition sur le marché. Les Suzuki et les Yamaha sont pratiquement devenues introuvables.  » Avant, j’avais une moto japonaise : elle a tenu huit ans. Puis j’ai acheté une Nanfang. Elle a claqué au bout de treize mois !  » raconte Haman. Il n’en revient toujours pas…

François Brabant

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