Les capitalistes venus du froid

La rente énergétique a dopé la croissance de la Russie et rempli ses caisses. Un pactole dont Moscou entend se servir pour retrouver son rang . Et pour lancer ses champions à la conquête de l’étranger.

Moscou, été 1998. La Bourse s’effondre, la valeur du rouble s’effrite au marché noir. Pris à la gorge, Boris Eltsine appelle les pompiers du Fonds monétaire international à la rescousse : ceux-ci lui octroient une ligne de crédit de 22 milliards de dollars, sans empêcher la faillite du pays. La Russie n’est alors plus que l’ombre d’elle-même : depuis 1991, la taille de son PIB a été divisée de moitié.

Moscou, printemps 2008. Vladimir Poutine peut quitter son fauteuil présidentiel satisfait. L’économie a retrouvé des couleurs, au terme d’une décennie de croissance annuelle de 7 %, et les caisses de l’Etat russe débordent. Fini, le temps de l’humiliation : en 2006, la Russie a remboursé par anticipation 23,7 milliards de dollars au Club de Paris et ses réserves de change ont décuplé depuis 2002 (463 milliards de dollars). Sans compter les 157 milliards engrangés par le fonds de stabilisation, depuis sa création en 2004. Soit un pactole de plus de 600 milliards de dollars dans les coffres russes, servant d’épais matelas de sécurité, mais aussi de munitions pour partir à la reconquête du prestige perdu. Car Vladimir Poutine n’en démord pas : après la décennie gâchée des années 1990, synonyme de déclassement, la Russie doit désormais retrouver son rang de grande puissance, en s’appuyant sur l’économie, dopée par la rente du pétrole et du gaz.

A la man£uvre, le Kremlin a multiplié ces derniers mois les Meccano industriels et financiers. En tête, Gazprom, pièce maîtresse de la diplomatie économique russe (voir page ci-contre). Suivi des nouveaux  » conglomérats  » d’Etat, dans l’aéronautique (OAK), les technologies (Rostechnologie), la défense (Rosoboronexport) ou les nanotechnologies (Rosnanotechnologie…), destinés à faire émerger des champions nationaux.

Le nombre de milliardaires russes a explosé en 2007

Autant de holdings mi-publics, mi-privés, assurés du soutien du gouvernement pour faire leurs emplettes à l’étranger. C’est précisément le message lancé par Dmitri Medvedev, alors successeur désigné de Poutine, au cours d’un forum économique à Krasnodar, le 31 janvier. Ce jour-là, en présence de grands patrons (Oleg Deripaska de Basic Element, Vagit Alekperov de Lukoil, Viktor Vekselberg de Renova…), le dauphin du Kremlin a exhorté les entreprises à suivre l’exemple chinois, en achetant à l’étranger les technologies dont le pays a besoin.

En réalité, les hommes d’affaires russes n’ont pas attendu le signal d’en haut. En 2007, leurs investissements à l’étranger ont doublé, passant de 23,6 à 48 milliards de dollars. OPA, ouvertures de filiales, prises de participations : les oligarques aux poches bien remplies – selon le classement de février 2008 du magazine Finanz, le pays abrite 101 milliardaires, soit 40 de plus que l’an passé – ont vite assimilé les règles du capitalisme mondial.  » Ils ont faim, sont animés d’un fort sentiment de revanche et ont le patriotisme chevillé au corps « , résume un expert de la Russie, qui les connaît bien.

Surtout, ils ont tiré les leçons du passé : l’échec essuyé par Alexeï Mordachov, le patron du groupe sidérurgique Severstal, dans sa tentative pour arracher Arcelor aux mains de l’indien Mittal, en 2006, a servi d’exemple.  » Désormais, les entrepreneurs russes s’entourent de conseillers et de banquiers occidentaux, raconte l’associée d’un important cabinet d’avocats américain à Moscou.  »  » Ils ont compris que le droit s’achète, et ils recrutent des armées d’avocats et de lobbyistes « , confirme un connaisseur. Gazprom, par exemple, soucieux d’améliorer son image écornée en Europe, a fait appel à trois agences de relations publiques anglo-saxonnes, parmi lesquelles Ketchum, déjà recrutée par le Kremlin, en 2006, pour redorer son image à l’occasion de la réunion du G 8 à Saint-Pétersbourg.

Plus efficaces et surtout plus riches, les industriels russes écument les continents à la recherche d’usines, de technologies, de mines et d’aciéries. Ainsi, Evraz, n° 1 russe de la sidérurgie, met actuellement la main sur un producteur d’acier chinois (Delong Holdings), après avoir racheté deux sociétés américaines (Claymont Steel et Oregon Steel Mills). Soit un investissement total de 4,5 milliards de dollars pour le conglomérat codétenu par le milliardaire Roman Abramovitch. Dans le monde minier, la razzia russe ne fait que commencer. Le géant Norilsk Nickel a déboursé, fin 2007, plus de 5 milliards de dollars pour acquérir le canadien LionOre Mining. De son côté, Renova s’est payé, l’an dernier, une société d’énergie italienne (Energetic Source, 700 millions de dollars), et prévoit de construire, en 2008, deux fermes éoliennes en Toscane ; sous le charme de l’Italie, Viktor Vekselberg, son patron, s’est aussi offert 50 % de la villa Feltrinelli, une somptueuse demeure néogothique sur les bords du lac de Garde. Quant à Alexeï Mordachov, de Severstal, il boucle le rachat (pour environ 350 millions de dollars) de Celtic Resources, une société irlandaise propriétaire de mines d’or et de molybdène au Kazakhstan.

Les oligarques et les fonds souverains sont à l’affût

La prise de participation, en 2006, de 5 % du capital d’EADS par la banque publique Vnechtorbank (VTB) a sonné l’alarme à Paris, surtout quand les Russes ont réclamé un siège au conseil d’administration.  » Beaucoup ont cru déceler dans cette opération la poursuite d’intérêts stratégiques. Mais les investissements russes répondent d’abord à une logique d’opportunité « , analyse Thomas Gomart, directeur du centre Russie-Nouveaux Etats indépendants à l’Institut français des relations internationales (Ifri).

Pourtant, à Berlin, Bruxelles et Londres, les gouvernements s’inquiètent des ambitions de ces capitalistes venus du froid. Certes, la taille de l’économie russe reste encore modeste (10e rang international, selon la Banque mondiale).  » Cela fait seulement six mois qu’elle a retrouvé son niveau d’avant l’effondrement soviétique « , rappelle un haut fonctionnaire. Mais la méfiance des Occidentaux n’est pas près de se dissiper, attisée par la réputation sulfureuse des oligarques.  » Impossible de voir clair dans les organigrammes russes : très vite, on tombe sur des sociétés offshore, préservant le secret de l’identité des actionnaires « , assure une avocate à Moscou. Gazprom, par exemple, contrôlerait neuf joint-ventures enregistrées à Chypre, et cinq dans les Caraïbes, selon la publication en ligne Russian Analytical Digest. Et il ne s’agirait que de la partie émergée de l’iceberg, ajoute l’auteur de la très sérieuse publication.

Ce climat de suspicion explique le taux d’échec élevé rencontré aussi par les Russes dans leurs tentatives d’acquisitions à l’étranger : pas moins de 13 ont échoué en 2006 (dont cinq pour Gazprom et trois pour Lukoil), soit 50 milliards de dollars d’investissements non réalisés, selon le cabinet de conseil M & A Intelligence. Afin de calmer les craintes, Alexeï Koudrine, ministre des Finances, a prévenu que le fonds souverain russe limiterait ses participations à hauteur de 5 % du capital des entreprises ciblées. Il en faudra plus pour rassurer des voisins en quête d’une vraie transparence de la part des Russes. l

Eric Chol

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