Les cailloux brûlants

Plus l’histoire est simple, plus l’art est difficile. Ariane Lefort avait déjà prouvé qu’avec un petit morceau de vie de rien du tout elle vous torche un drame intime d’une rare puissance et d’une authenticité qui amène à sourire de soi-même tant on se retrouve (à moins que, selon les cas, on préfère y retrouver des proches) dans ces infimes détails qui sont l’épaisseur même de la vie. Les titres de ses précédents romans, Comment font les autres ou Rassurez-vous, tout le monde a peur, témoignent de ce rapport familier et quotidien aux incertitudes du corps et de l’âme. Avec Beau-fils, la romancière bruxello-belgo-suisse poursuit son travail de miniaturiste ou, serait-on tenté de dire, sa traque des sentiments en temps réel. Dieu et le Diable savent pourtant que le scénario n’est pas d’une exceptionnelle rareté chez les mortels. Une femme qui ne se sent plus désirée par l’homme qu’elle aime, et avec qui elle vit depuis deux ans, décide de le quitter. A l’occasion de cette séparation, elle se découvre un sentiment nouveau envers Matthias, le fils de ce compagnon: un adolescent qui partageait leur vie et qu’elle considérait jusqu’alors avec cette affection à la fois maternelle et un peu craintive qu’une belle-mère peut éprouver pour l’enfant de son compagnon. On n’est pas chez Bazin (Hervé) ni chez Zola. Pas de mélodrame bourgeois ou misériste. Ici, c’est la vie d’une serveuse de snack-bar qui – désormais seule – habite dans les Marolles (ce qui serait plutôt « tendance », comme on cause aujourd’hui) et qui sent monter dans son sang cette fièvre montante et sa faim irrépressible pour ce corps d’adolescent. Un point c’est tout.

C’est elle qui raconte « avec, au creux du ventre, un tas de cailloux brûlants » et dans un langage, sans apprêt ni fioritures, qui lui colle à la peau comme ce désir fou qui déferle dans chaque instant, chaque attitude, chaque stratégie et que rudoient aussi – et méchamment – les casse-roue de la jalousie. Parce que Matthias aussi a sa vie. Celle d’un bel adolescent bien décidé à donner du bon temps à son corps tout neuf. On pourrait dire, si Ariane Lefort bossait pour Harlequin, que l’histoire commence où le roman finit. Et c’est pourtant un des attraits majeurs de ce récit à la fois limpide et tumultueux que de s’arrêter où le désir lui-même s’arrête. Il est décent toutefois de faire partager les tourments de la narratrice en ne précisant pas s’il s’arrête faute de combustible ou pour cause d’auto-combustion.

Beau-fils, par Ariane Lefort. Le Seuil, 172 p.

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