Les bonnes raisons

Le Voyage de Voltaire, par Kjell Espmark. Version française d’Hubert Nyssen, d’après une traduction du suédois par Marc De Gouvenain et Lena Grumbach. Actes Sud, 233 p.

Comme son nom le suggère, Kjell Espmark est un écrivain suédois, et on lui doit, entre autres, un ouvrage sur la cuisine interne du prix Nobel. Aujourd’hui paraît Le Voyage deVoltaire, version française d’un conte philosophique écrit en 2000, mais qui n’a rien perdu de son inquiétante fraîcheur. Il serait même d’une opportunité que certains événements relatifs à la main basse faite sur un pays où fleurit l’or en jets ne sauraient démentir.

L’affaire débute à Paris, lorsque François Marie Arouet, alias Voltaire, se réveille d’une mort de plus de deux siècles, dans un hôtel du quai qui porte son nom et dans un état de jeunesse où il a retrouvé toutes ses dents. Mais, de cette nouvelle existence qui lui tombe dessus, ont été expulsées toutes les passions au profit de la  » froide Raison  » dont il avait été le zélé propagandiste. Remis de ses premiers étonnements (notamment devant les voitures sans chevaux et, selon lui, actionnées par la pensée), et après s’être enquis des événements survenus depuis sa première mort, le philosophe des Lumières est approché par le Quai d’Orsay pour représenter la voix de la Raison (et, donc, de la France) au sein de l’ONU. Commis à une première mission concernant la guerre des Balkans (et favoriser la cause des Serbes avec autant d’énergie que de discrétion), il se rend donc au siège de l’ONU en passant par Washington, où le président des Etats-Unis l’assure de toute la confiance qu’il met en lui pour  » protéger les valeurs humaines contre toutes les inventions du mal « . Au passage, un portrait de la ministre des Affaires étrangères du moment est aussi saisissant de vérité qu’un Vigée-Lebrun :  » Une femme qui ressemblait à un faucon de chasse sur le poignet de son maître à l’instant où l’on vient de délivrer sa tête du capuchon.  » C’est, du reste, cette volaille de proie qui préciserait qu’avant les élections  » pas un seul sac contenant un cadavre américain ne devait être vu « . Elle aussi qui donnerait le ton général du conte, en soulignant que,  » sans égards pragmatiques pour l’intérêt national, il n’existait aucune possibilité de mener à bien, même à long terme, de beaux principes dans un contexte global « . Mais on n’est là qu’au début du voyage. Ce contexte global, où la  » raison  » d’Etat et celle du plus fort ont accaparé le terme qui lui est si cher, ne cessera d’obséder le messager onusien qui se retrouve dans le rôle du Candide de son propre conte, face à des Pangloss d’un nouveau genre, dont l’optimisme du meilleur des mondes possibles relève du plus parfait cynisme et repose sur des détresses particulières et, si possible, lointaines (somme toute, des  » dommages collatéraux « ), au nom du bien-être général et du bien tout court. Et voilà ce nouveau Candide amené à explorer successivement la Russie en  » reconstruction  » mise à sac par la mafia des boyards, les Balkans où, selon un officier serbe, trois fois décoré pour des crimes de guerre, il ne s’agissait pas d' » abattages  » mais bien de  » corrections apportées sur un plan local  » et dictées par la raison de l’Histoire, le Japon où l’erreur est impossible mais le malentendu meurtrier, la Chine où le pragmatisme et l’armée sont les garants de la sécurité individuelle et de l’harmonie, l’Algérie mise en coupe réglée par l’intégrisme,  » l’Eldorado  » d’Amérique centrale victime des dévastations écologiques, ou encore le Burundi en proie à l’horreur des massacres ethniques.

En filigrane de ce parcours – et c’est un des aspects les plus attachants du conte -, l’ombre évasive d’une femme croise la route de Voltaire sous plusieurs apparences, et se précise peu à peu pour révéler les traits de sa chère maîtresse Emilie du Chatelet, notamment sous ceux d’Emily la Noire, rencontrée en Afrique. A mesure qu’Emilie-Emily l’accompagne et l’invite aussi à examiner de façon critique sa propre théorie de la Raison, il retrouve, peu à peu, l’usage des sentiments et de la passion amoureuse dont il était privé au départ de sa  » résurrection « . Et ce, dans une époque qu’il a lui-même jugée plus sujette à la nostalgie qu’à l’émotion, et plus au sentimentalisme qu’à la sensibilité. (Ce n’est pas le  » paysage audiovisuel  » qui risque de contredire ce propos très général.) Du reste n’avait-il pas, lors de l’épisode russe, découvert que  » la Raison doit comporter une bonne dose d’altruisme pour s’appeler Raison  » ? Et que,  » sans la compassion, la Raison se transformait en déraison la plus cruelle  » ?

Au-delà des péripéties contées d’une plume résolument voltairienne, Espmark éveille la vigilance tant sur les disgrâces du monde d’aujourd’hui que sur celles de la philosophie et des systèmes qui n’ont de légitimité qu’en fonction de la pâte humaine et de leur aptitude à réagir aux contextes de vie qui la conditionnent ou l’asservissent. Il va de soi que la Raison en tant qu’abstraction n’est qu’une auberge espagnole où peuvent se consommer les plus ignobles tambouilles. N’est-ce pas d’ailleurs cette abstraction, si commode pour d’aucuns, que Candide vise aussi lorsqu’il invite l’homme à  » cultiver son jardin  » ? Et à trouver ainsi une harmonie avec le monde qui est aussi l’harmonie au sein de l’individu ? L’auteur, à ce propos, rappelle ce beau mot de Mallarmé :  » Il faut penser de tout son corps, ce qui donne une pensée pleine et à l’unisson comme ces cordes de violon vibrant immédiatement avec sa boîte de bois creux.  » Une musique inaudible quand on a des bombes plein la tête.

de ghislain cotton

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