Les ailes brisées

L’Ange négligé, par Eduardo Mendicutti. Traduit de l’espagnol par Maria-Luisa Diaz et Laure Harmegnies. Editions Luce Wilquin, 240 p.

Les Angéliques, par Vincent Engel. Fayard, 248 p.

Pas facile de faire l’ange sans boire la tasse. Icare en sait quelque chose. Deux romans le suggèrent à des égards bien différents. Le service de Dieu semble le chemin le plus direct et le plus logique pour se faire pousser des ailes dans le dos. C’est aussi celui qu’a choisi le héros du récit signé Eduardo Mandicutti. Si cet écrivain et chroniqueur espagnol est assez peu connu chez nous, ce n’est pas le cas dans son pays ; et il semble hors de doute, par ailleurs, qu’il ait fréquenté de près des lieux semblables à ce noviciat où le jeune frère Rafael û à peine un adolescent û fait ses classes pour devenir missionnaire. Au seuil de la cinquantaine, le novice, devenu vedette de la télévision, se remémore, suite à une rencontre dans un bar pour homosexuels, ces années de jeunesse qui le lièrent d’un amour ardent au frère Nicolas, aujourd’hui marié et riche entrepreneur. La tentative de possibles retrouvailles restera un acte manqué. Au fil de ce roman étrange et tout en finesse, on suit l’évolution des sentiments amoureux entre ces deux adolescents partagés entre les impératifs d’une règle très stricte qu’ils ont choisie û pour autant que le choix à cet âge et avec la pression du milieu en soit vraiment un û et cet attrait mutuel irrésistible qui se soldera par une cruelle rupture sur les deux fronts. Un mot sur le titre : L’Ange négligé n’est autre que le troisième ange imaginé par Rafael et qui, contrairement aux deux autres évoqués par la Bible, aurait consenti à partager les vices de Sodome. Le novice en fera son obligatoire saint patron sous le nom de Leafar, qui, symbolisme transparent, prend son propre nom à revers. A ce propos, Manicutti réussit à suggérer superbement les brûlures de cette passion mutuelle et ses affleurements sensuels, tout en préservant une forme supérieure de pureté qui n’a rien à voir avec la crainte du péché. On ne sait ce qu’il en est aujourd’hui, mais, si l’on en croit l’auteur, la règle observée dans un noviciat espagnol des années 1960 cumule  » pour la bonne cause  » les usages les plus choisis d’un univers carcéral dont la dissimulation, la délation et les humiliations mutuelles garantissent le bon fonctionnement. Ce qui ne saurait nuire au second degré de l’humour : demander à son confrère novice la permission de lui baiser les souliers pour se faire pardonner un mot jugé déplacé tient autant du comique à la Charlot que du sadisme de Madame Lepic.

Avec Vincent Engel et LesAngéliques, le registre est tout autre. Nous voici dans un coin perdu de France, l’année qui précède la Révolution. Alors qu’un orage a dévasté le pays entier, le seigneur du cru tue un paysan et Népomucène, son propre fils, épris de justice, l’emprisonne dans les caves du château avec l’accord de sa s£ur, de la famille de sa future femme (de riches commerçants) et du curé. Bref, le gratin local. Et, tous ensemble, ils décident d’établir un système autarcique et une démocratie, dotée d’une Constitution, où régneraient  » liberté, égalité et frugalité « . En somme, dans ce microcosme, ils préfigurent sans le savoir les objectifs virtuels û et ensuite, les infamies û de la Révolution toute proche. Il ne faudra pas attendre que celle-ci les rejoigne et les détruise pour que le beau rêve prenne l’eau de toutes parts et que l’angélisme se brise déjà les ailes : en cause, entre autres, l’ambition, la traîtrise ou la naïveté des uns au sein du Conseil et l’inaptitude d’un peuple asservi à s’évader de ses schémas traditionnels. Cette fresque sur les dangers et la faillite des utopies, et qui s’attache aussi à mettre en valeur le courage et le rôle positif de la femme, ne manque évidemment pas de pertinence. Et elle témoigne à nouveau de la virtuosité et du talent de narrateur de Vincent Engel (qui, au passage, joue avec son propre nom dans le titre comme dans ces personnages qui se partagent les morceaux de son pseudonyme occasionnel : Baptiste Morgan) et le lecteur n’en boudera pas l’horlogerie ni le romanesque de rebondissements parfois mirobolants.

Toutefois, même si la fable est en soi signifiante, on peut s’interroger û c’est le cas depuis Retour à Montechiarro û sur une  » délocalisation  » de ce talent vers des récits qui grossissent le flot des sagas familiales frottées d’Histoire, tout en dosant utilement la violence et l’eau de rose et en se gardant des personnages au frais pour d’éventuels revenez-y. Si l’on se permet cette critique, c’est que Vincent Engel a prouvé dans nombre de ses romans et nouvelles qu’il affrontait les blessures les plus cuisantes de son propre siècle avec une force, une intelligence et un courage qui n’ont que peu de choses en commun avec les habiles artefacts qui prennent prétexte des  » racines « , de la  » mémoire « , des  » leçons de l’Histoire  » pour répandre d’abondance leurs standards sur les écrans et illustrer les vitrines des kiosques à journaux. Au reste, les ailes ne sont pas l’apanage des anges : ces envols romanesques d’écrivains vers un passé plus lointain ne seraient-ils pas, au mieux, pour eux comme pour les lecteurs qu’ils rassemblent, une façon de regagner des terrains balisés et scénarisés par l’Histoire, loin d’une époque dont l’ouverture sur le vide leur fait peur ?

De Ghislain Cotton

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