» Les agriculteurs doivent redevenir des vendeurs « 

Laurence Van Ruymbeke
Laurence Van Ruymbeke Journaliste au Vif

Après des mois de crise, le prix du lait est reparti légèrement à la hausse. Mais rien n’est résolu sur le fond, estime Natacha Perat, directrice de la Foire agricole de Libramont. Pour se défendre, le secteur agricole gagnerait à disposer de structures syndicales plus fortes.

Le Vif/L’Express : Aujourd’hui, on n’entend plus guère les agriculteurs. Pourquoi ?

> Natacha Perat : Le prix du lait a un peu augmenté. Mais, sur le fond, rien n’a changé. Je m’attends à ce que d’autres crises surviennent, une fois dans le secteur du lait, une autre dans le secteur de la viande. Il y a certes des agriculteurs qui investissent, notamment pour diversifier leurs activités. Mais, fondamentalement, ce qui tue l’agriculture, c’est que les producteurs n’ont plus de contact avec les marchés. On leur achète leur production, ce ne sont pas eux qui la vendent, c’est très différent. Ils ont perdu le sens de la négociation. Tant que les agriculteurs ne seront pas redevenus des vendeurs, rien ne s’arrangera. Or la tendance qui annonce un surcroît de libéralisme dans l’agriculture européenne n’augure rien de bon.

Le rapport entre le monde agricole et le secteur de la distribution reste déséquilibré…

> Oui. Les agriculteurs doivent d’abord se regrouper s’ils veulent changer ce rapport de force. C’est un milieu très individualiste, composé d’indépendants qui travaillent seuls dans leur ferme. Lors de la crise de l’an dernier, la base a dépassé les syndicats. Le manque de force des organisations de défense des agriculteurs est un problème. Il y a une réflexion à mener pour développer ce mouvement syndical. Tout le monde y gagnerait, même le banc d’en face qui disposerait ainsi d’un interlocuteur identifié et représentatif.

Lors de la récente crise du lait, l’attitude des agriculteurs a été très différente en Flandre et en Wallonie…

> En Flandre, la voix syndicale a été plus entendue, à tort ou à raison. Je pense aussi que la Flandre a accepté l’idée de perdre des producteurs au profit d’exploitations qui produiront plus. Pragmatiques, les Flamands avancent comme ça. En Région wallonne, on n’accepte pas de perdre des producteurs.

La faiblesse de l’encadrement syndical explique-t-elle à elle seule les débordements que l’on a observés l’été dernier, au plus fort de la crise du lait, et notamment à la Foire de Libramont, en juillet 2009 ?

> Non. D’abord, les agriculteurs sont des professionnels qui n’ont pas l’impression qu’ils ont un métier. Etre agriculteur, c’est un état, comme être prêtre. Du coup, tout ce qui s’y rapporte est vécu de façon très émotionnelle, et explosive en cas de crise. Cela dit, autant je comprends la colère des agriculteurs, autant les violents incidents qui se sont produits à Libramont sont, pour moi, inadmissibles. On a bien vu, à ce moment-là, la guerre de pouvoir qui se jouait entre les différentes organisations d’agriculteurs et entre certains hommes. Cela a provoqué des situations extrêmement dangereuses pour tous. On a évité les morts et les blessés, mais c’est tout ce que nous avons pu faire.

Quelles ont été les conséquences de ces manifestations pour la Foire ?

> Financièrement, on s’en sort, même si on a perdu 10 000 entrées après la diffusion des images des manifestations. Les exposants se sont dits satisfaits. Mais l’Afsca (Agence fédérale pour la sécurité de la chaîne alimentaire), dont le stand a été attaqué par les manifestants, a quitté les lieux immédiatement et ne sera pas présente lors de la prochaine Foire. C’est une conséquence à laquelle les manifestants n’avaient pas pensé et dont ils seront les premières victimes. A cela, on voit que leur mouvement n’est pas stratégiquement réfléchi mais impulsif.

La prochaine édition de la Foire sera-t-elle, du coup, repensée ?

> Nous allons changer complètement la formule de l’inauguration en arrêtant d’en faire une tribune pour les responsables politiques. Ceux-ci seront bien sûr toujours présents, via les stands et les Tables rondes auxquelles ils participeront. Mais trop cristalliser l’attention sur l’ouverture  » politique  » de la Foire entraîne des attentes auxquelles les responsables politiques ne peuvent pas répondre.

LAURENCE VAN RUYMBEKE

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