L’épopée israélite à l’épreuve de l’archéologie

Les Hébreux ont-ils séjourné en Egypte ?

Livre fondateur, la Torah raconte la naissance du peuple d’Israël dans les replis du Croissant fertile, qui s’étend du Tigre jusqu’à la vallée du Nil. D’après la Bible, les descendants du patriarche Jacob demeurent quatre cents ans dans le royaume égyptien. Ils y mènent une vie d’esclaves, sous la férule de Pharaon, qui les utilise comme main-d’£uvre pour construire ses villes-entrepôts de Ramsès et Pitom. Moïse guide son peuple hors d’Egypte, assisté de Yahvé, qui fait pleuvoir un déluge de plaies sur le pays. Talonnés par les soldats de Pharaon, 600 000 Hébreux franchissent la mer Rouge, dont le prophète a miraculeusement ouvert les flots. Au terme de quarante ans d’errance dans le désert, les Israélites parviennent au mont Sinaï, au sommet duquel Moïse scelle l’alliance de son peuple avec Dieu. Suivra la conquête de la Terre promise – le pays de Canaan (la Palestine actuelle), puis, après des batailles acharnées, la naissance du royaume d’Israël, sous le règne de Saül (1030-1010 av. J.-C.). Une pure légende ? La cité de Pitom n’existait pas au milieu du xiiie siècle avant l’ère chrétienne. Surtout, les archives égyptiennes, qui consignaient tous les événements administratifs du royaume pharaonique – n’ont conservé aucun souvenir de cette présence juive. Rien non plus sur l’Exode, qui n’est pas davantage prouvé par les recherches archéologiques ou épigraphiques. La présence au pied du mont Sinaï de 600 000 hommes – 2 millions environ, si l’on ajoute les femmes et les enfants – aurait pourtant dû laisser quelque empreinte. La fuite des Hébreux vers la Palestine paraît, en elle-même, peu vraisemblable : les contrées de Canaan étaient alors entièrement sous la coupe des Egyptiens. Cette démarche a  » autant de sens que fuir Moscou pour Varsovie au temps du stalinisme « , souligne Françoise Briquel-Chatonnet, directrice de recherche en France, au CNRS (Les Cahiers de l’Histoire, 2001).

La conquête de la Terre promise – rapportée dans le livre de Josué, successeur de Moïse, vers 1230 avant Jésus-Christ – décrit un peuple en armes, qui semble avoir effacé de sa mémoire le premier des Dix Commandements. Les combats sont sanguinaires, les chefs de guerre féroces, les victoires époustouflantes. Les robustes remparts de Jéricho la rebelle s’effondrent au son des trompettes en corne de bélier de Josué, qui s’empare de Jérusalem. A Gabaon, le guerrier hébreu obtient de Yahvé qu’il suspende la course du soleil, le temps de passer les autochtones au fil de l’épée. Une fois installé sur la Terre promise, Josué réunit les 12 tribus d’Israël à Sichem et fonde la première confédération israélite. Une grande geste nationale, qui ne résiste pas à l’analyse historique, comme le montrent les archéologues de Tel-Aviv Israel Finkelstein et Neil Asher Silberman. Au xiiie siècle avant l’ère chrétienne, les garnisons égyptiennes tiennent fermement le pays de Canaan, où coexistent de multiples cités-Etats vassalisées. En fait de place forte imprenable, Jéricho n’est qu’un bourg sans murailles. Le peuple hébreu ? Seule une stèle de l’époque, attribuée au pharaon Merenptah, le mentionne :  » Israël est anéanti et n’a plus de semence.  » Phrase lapidaire, qui ne permet pas de déduire que les tribus d’Israël constituaient alors un peuple unifié autour d’un seul Dieu, avant même de se constituer en corps politique. Elle semble plutôt se référer à un peuple d’un faible poids face aux géants voisins qui vénèrent d’autres dieux, les Assyriens, les Egyptiens, puis les Babyloniens.

Les Hébreux n’ont donc jamais conquis la Palestine, pour la bonne raisonà qu’ils étaient déjà sur place ! Deux hypothèses s’affrontent. Entre – 1250 et – 1100, la région du Levant sombre dans le marasme. Les habitants s’appauvrissent, l’artisanat et le commerce déclinent. Des jacqueries éclatent contre les potentats locaux, qui étranglent les populations sous le garrot de l’impôt. Selon le postulat de l’archéologue William Dever, des citadins ruinés, des marginaux et des pasteurs semi-nomades se replièrent alors vers les montagnes de Judée et de Samarie. Ils auraient été les premiers Israélites. Israel Finkelstein fournit une autre explication. Les Hébreux des origines seraient des bergers venus s’établir dans les régions montagneuses du centre de Canaan, au xiie siècle. Dans ces confins au sol rocailleux et aux épaisses futaies, 250 communautés auraient vécu des fruits de l’agriculture, isolées les unes des autres, sans administration ni instance politique. Les fouilles dans cette région ont exhumé des vestiges de hameaux comportant des silos à céréales et des enclos pour le bétail. Là, contrairement à d’autres sites de Cisjordanie, aucun os de porc n’a été retrouvé. Et Israel Finkelstein d’affirmer :  » Les habitants de ces villages n’étaient autres que les peuplades indigènes de Canaan, qui, petit à petit, ont fini par développer une identité ethnique que l’on peut qualifier d’israélite.  »

Les rois David et Salomon ont-ils existé ?

Reprenons le fil de l’histoire biblique. Nous sommes au xe siècle. Les tribus d’Israël forment une monarchie unifiée – le royaume de Juda – sous l’égide des rois David et Salomon, son fils. Là encore, nul témoignage d’un tel empire ni dans les archives égyptiennes ni dans le sous-sol palestinien. David, successeur du premier roi, Saül, a peut-être existé entre 1010 et 970 avant l’ère chrétienne. Une stèle retrouvée dans le sanctuaire de Tel Dan, au nord de la Palestine, mentionne la  » maison de David « . Mais rien ne prouve qu’il s’agisse du conquérant des Ecritures venu à bout de l’effroyable Goliath.  » Il est très improbable que David ait pu mener des conquêtes guerrières à plus d’un jour de marche du royaume de Juda « , estime Israel Finkelstein. La Jérusalem de l’époque – dont le souverain aurait fait sa capitale – n’a rien de flamboyant : ce n’est qu’un petit village, entouré d’une dizaine d’autres bourgs faiblement peuplés. Bâtisseur du Temple de Jérusalem et du somptueux palais de Samarie, visité par la puissante reine de Saba, le Salomon de la Bible n’a sans doute pas grand-chose à voir avec celui qui a peut-être vécu au temps de l’Antiquité proche-orientale. Ses écuries aux 40 000 chevaux ? Des fermes d’élevage, implantées par le royaume d’Israël, plusieurs décennies plus tard. Cet Etat est déterminant dans l’histoire qui nous intéresse. A la mort de Salomon, en – 933, les tribus du Nord, idolâtres, font sécession avec le royaume de Juda et constituent le royaume d’Israël. On sait désormais que les monuments que la Bible situe autour de Jérusalem et qu’elle attribue à Salomon ont été, en fait, bâtis au ixe siècle avant Jésus-Christ, par les rois d’Israël. C’est ce qu’a révélé la datation au carbone 14 de noyaux d’olive et de graines retrouvés sur les sites de Haçor, de Meggido et de Gézer, dans le nord de la Palestine. Les archéologues des années 1930, suivant les indications géographiques de la Bible au pied de la lettre, avaient totalement délaissé l’exploration de ces terres au profit des abords de Jérusalem.

D’après Finkelstein, l’Etat d’Israël ne se serait donc pas épanoui autour de Jérusalem, mais chez les Israélites  » hérétiques  » du Nord. David et Salomon seraient des figures légendaires, auxquelles les rédacteurs de la Bible juive auraient prêté vie  » dans une perspective panisraélite, afin de démontrer a posteriori l’unicité du royaume d’Israël, au nord, et du royaume de Juda, au sud « .

Que nous apprennent ces découvertes ? Que la Bible n’est pas un manuel d’histoire. Mais une formidable création humaine et collective. Dévoiler sa puissance mythologique n’ôte rien à sa valeur sacrée ni à sa beauté inspirée. Au terme de ce voyage au c£ur des Ecritures, une autre évidence s’impose : les juifs et les chrétiens n’entretiennent pas le même rapport au texte. Les premiers fondent leur existence religieuse et politique sur la Bible même. Les autres y lisent des témoignages de foi dans la résurrection de Jésus. Deux regards, pour un Dieu unique.

C. C.

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