L’enfant terrible des campagnes

Détesté, adulé ou objet d’une admiration ambiguë, Olivier Rubbers, le gourou des  » Rangers « , fait régulièrement le pétard dans le petit monde de l’environnement. Est-il un véritable danger public ? Ou l’indispensable pourfendeur des scandales de nos forêts ?

Depuis une dizaine d’années, ils sont partout. A l’entrée des décharges, pour attirer l’attention sur les déversements illégaux de déchets. Dans les bois, dénonçant les coupes à blanc, vantant l’utilité des barrages de castors et traquant le gavage du petit gibier par de prétendus chasseurs. Déguisés en cochons, dans les campagnes, afin de stigmatiser les élevages industriels. Devant le siège du gouvernement wallon, après avoir déposé des dizaines de kilos de poissons tués par les nitrates. Mais aussi au pied des montagnes de vieux pneus, entassés par de faux recycleurs qui, une fois payés pour la collecte, s’évanouissent dans la nature ou boutent le feu aux rebuts. Bref, partout où ils jugent que l’environnement est sacrifié sur l’autel des intérêts particuliers ou du je-m’en-foutisme collectif.

 » Ils « , ce sont les Rangers, une poignée de militants environnementalistes alignés comme un seul homme derrière leur fondateur, administrateur, porte-parole, lobbyste et concepteur de campagnes. Car Olivier Rubbers, 35 ans, omniprésent moulin à paroles, basé à Aiseau (Charleroi), est tout cela à la fois, au point d’occulter largement sa timide garde rapprochée et le gros de ses troupes : 2 000 sympathisants, avance-t-il. Sa méthode ? L’attaque frontale (mais physiquement non violente), sans égards pour les dégâts collatéraux. Qu’il soit sur le terrain, devant les caméras TV ou attelé à la rédaction de ses communiqués de presse incendiaires, Rubbers a pour habitude de troquer les gants et les pincettes pour le picrate et le mortier lourd.

Quelques exemples. La gestion des forêts wallonnes ?  » Archaïque ! Du pillage organisé  » ! Le directeur de la police de l’environnement ? Un  » caramel mou  » ! La DGRNE ( NDLR : le service public chargé de l’environnement en Wallonie) ? Une  » dé-gé-né-rée  » (visez le jeu de mots…) ! Son directeur général ?  » L’Etienne Schouppe de l’environnement  » ! Le parlement wallon ?  » Le plus grand dortoir de Wallonie  » ! Et d’expliquer tout cela, démonstrations très personnelles à l’appui, devant des journalistes tantôt séduits, tantôt ébahis, mais bien embarrassés pour faire la part du vrai et du faux dans ce flot d’accusations et d’attaques personnelles.

Il y a dix ans, cet ingénieur commercial n’inquiétait pas grand monde. Les  » Rangers « , autobaptisés de la sorte par identification aux gardiens des parcs naturels canadiens, étaient de sympathiques jeunes gens, dévoués au nettoyage des carrières et des rivières. Mais, aujourd’hui, l’image lisse et consensuelle de l’ASBL s’est brisée. Rubbers inquiète et ulcère bien du monde. En relâchant dans la nature des castors importés d’Allemagne (son plus retentissant fait d’armes), Rubbers a réussi à se mettre à dos une très large frange du monde naturaliste, pris de vitesse par ce franc-tireur, peu soucieux du cadre scientifique exigé par une telle opération. Résultat : aujourd’hui, au moins 200 rongeurs ont colonisé les rivières du sud du pays. Une opération sympathique ? Oui, le retour forcé du mammifère a finalement été plutôt bien accueilli, mais au prix d’une mortalité qui aurait pu être évitée. Ici et là, on enregistre les premiers dégâts imprévus. Et cela grogne. Olivier Rubbers, lui, perquisitionné à deux reprises, est actuellement sous le coup d’une action en justice pour ces lâchers d’animaux. D’autres plaintes ont été déposées contre lui, en rapport avec d’autres faits.

Rubbers n’a jamais digéré cette absence de soutien officiel de la part de ses  » frères  » environnementalistes. Ni, d’ailleurs, le refus d’Ecolo de l’accepter comme candidat d’ouverture lors des dernières élections. De là, ses multiples banderilles plantées dans le flanc du monde associatif et écologiste. Selon lui, les associations de protection de la nature  » reniflent constamment l’odeur des subsides  » et font preuve de complaisance à l’égard des bailleurs de fonds politiques. Quant aux écolos,  » ils n’y entendent rien en matière de forêts ou d’agriculture « . Et puis,  » Ecolo, ça rime avec rigolo. C’est l’aile gauche du CDH, avec le culte de la Vierge Marie en plus.  »

Mais s’il n’y avait que cela ! Car les Rangers aiment tirer sur tout ce qui bouge : fonctionnaires, hommes politiques, journalistes… Qu’un journal froisse un peu sa susceptibilité, et voilà aussitôt le rédacteur accusé par Rubbers de manquer de déontologie, puis traîné devant les tribunaux. Il faut dire que le patron des Rangers a un faible pour les prétoires. Il y a déposé une kyrielle de plaintes contre les pollueurs, mais aussi contre des élus et des fonctionnaires.

Pour étayer ses dossiers et préparer ses opérations, Rubbers glane ses informations auprès d’experts de toutes les disciplines.  » Je suis une éponge à informations, un synthétiseur.  » Si peu de gens rechignent, au départ, à informer cet éternel adolescent charmeur à la voix douce, avide de tout connaître (avec une étonnante capacité d’intégration), beaucoup se plaignent, ensuite, de la méthode utilisée. Rubbers a, en effet, la réputation de séduire son interlocuteur, afin de lui extirper les informations scientifiques qu’il recherche. Puis, de les remodeler à sa sauce et de les enrober d’un ton ultra-provocateur, utile à sa démonstration. Or, à ce jeu-là, le risque est grand de gommer les inévitables nuances d’une problématique et de faire l’impasse sur son contexte.

Plusieurs associations de défense de l’environnement ne se sont pas encore remises de s’être fait  » piquer « , par cette méthode, des informations qui ont servi, par la suite, à la seule gloire des Rangers devant les caméras de télévision. De leur côté, des universités et des administrations résonnent encore des colères de leurs chefs de service, furieux de voir comment leurs jeunes assistants se sont laissé embarquer dans les actions médiatiques des Rangers, engageant ainsi la responsabilité de leur institution par des propos déformés ou dépourvus de tout recul.  » Une véritable piraterie intellectuelle « , résume ce chercheur.

 » Mon souci constant, c’est l’impertinence et la pertinence « , rétorque Rubbers. Pour l’impertinence, le doute n’est pas permis ! Pour la pertinence, c’est… au cas par cas. A force d’accabler les mêmes personnages (Rubbers a de véritables têtes de Turc dans l’administration wallonne), son association court le risque de crisper et de démotiver ceux qui, dans l’ombre, travaillent bien. Un exemple : parti en croisade contre  » la gestion catastrophique de la forêt wallonne  » (une allusion aux excès locaux d’épicéas et aux trop vastes coupes à blanc réalisées par les communes), Rubbers passe sous silence cette génération montante de jeunes ingénieurs et agents forestiers qui, eux, consacrent leur énergie à corriger les erreurs de gestion des pouvoirs locaux et, dans la discrétion, à mieux gérer l’exploitation des arbres.

Depuis les estocades de Rubbers, des associations environnementales sont obligées de faire preuve de trésors de diplomatie pour tenter de renouer, patiemment, le fragile dialogue engagé, ces dernières années, avec le monde forestier.  » A ceux qui croient que tout n’est que mafia, il ne peut que plaire « , souligne, amer, ce professeur d’université, inquiet des dérives de la  » scandalite  » pratiquée par les Rangers, voire – et il n’est pas le seul dans ce cas – peu rassuré par la proximité de ton des Rangers avec les discours d’extrême droite. Olivier Rubbers, lui, balaie l’accusation du revers de la main :  » On m’a déjà traité d’anarchiste, de poujadiste ou de membre de l’extrême gauche. Alors…  »

Mais la carte de la  » provoc  » pure et dure, chère à Rubbers, aurait-elle fait son temps ? La nature de sa dernière campagne à succès ne manque pas d’étonner, car elle est dépourvue de tout contenu polémique.  » Nous avons, nous aussi, nos conférences de presse ô salon de thé » », ironise-t-il. Il s’agit de créer, comme en France, une  » chaîne des terrils  » dans l’ancien tissu minier wallon. Longue de 200 kilomètres, de Herve à Bernissart, celle-ci serait axée sur l’éco-tourisme (au sommet des terrils, les paysages – mais aussi les espèces de plantes et d’animaux – sont réellement étonnants) et, surtout, sur une sorte de réappropriation culturelle de ces vestiges industriels par ses acteurs : mineurs, enfants d’ouvriers des charbonnages, populations modestes des bassins miniers ou malmenées par la crise.  » Un coup de génie « , saluent, bons joueurs, plusieurs détracteurs, de même que des mandataires locaux intéressés. Impatient et hâbleur comme toujours, Rubbers, lui, a déjà trouvé le slogan :  » C’est dans la vacance des valeurs qu’on recherche la valeur des vacances. Passez donc les vôtres dans la chaîne des terrils ! « …

Philippe Lamotte

Un projet éco-touristique : créer une « chaîne des terrils » dans l’ancien tissu minier wallon, de Herve à Bernissart

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