L’éminence grise de Philippe derrière la porte

Chef de cabinet du Roi, Frans Van Daele épaule Philippe dans son rôle de  » facilitateur « . Direct et ambitieux, l’ex-diplomate étiqueté CD&V a déjà obtenu une belle victoire pré-électorale. Explications.

Le Palais a tenu à le faire savoir, sans pour autant publier de communiqué officiel : le Roi, qui a entamé promptement ses consultations politiques au lendemain du verdict des urnes, reçoit  » seul  » les présidents de partis. Une façon de laisser entendre que Philippe s’est bien préparé à l’après-élections ? Qu’il n’a pas besoin d’un chaperon au moment d’assumer, pour la première fois, sa tâche de  » facilitateur  » ? Un politique répond :  » Le chef de l’Etat ne fait que respecter la tradition du colloque singulier. Une tradition d’ailleurs quelque peu malmenée quand on voit les socialistes Elio Di Rupo et Paul Magnette débarquer en tandem chez le souverain !  »

Un proche du Palais prévient :  » Certes, Philippe reçoit seul le monde politique. Mais soyons clairs : son chef de cabinet, Frans Van Daele, n’est pas loin. Il est derrière la porte ou dans le bureau d’à côté. Il n’est pas intellectuellement absent.  » Le Roi semble néanmoins vouloir faire passer l’idée que les temps ont changé : il consulte au Palais de Bruxelles, alors que son père recevait à Laeken. Il reçoit en tête-à-tête, alors que  » le chef de cabinet d’Albert II, Jacques van Ypersele, était parfois présent lors des entretiens politiques du Roi « , souligne-t-on au service de presse du Palais. C’était le cas, notamment, au cours des 541 jours de crise de 2010-2011 : à l’époque, il est arrivé qu’un négociateur demande la présence de van Yp’, le  » vice-roi « .

Le style Dehaene en moins rugueux

Comme van Ypersele, Van Daele cultive la discrétion, voire le culte du secret.  » Comment pourrait-il en être autrement, s’exclame un parlementaire : il a passé près de quatre décennies dans la diplomatie, puis s’est retrouvé au palais royal. Ce ne sont pas précisément des lieux de transparence !  » Très direct, Van Daele est souvent comparé à Jean-Luc Dehaene.  » Ces deux poids lourds du CD&V se ressemblent, admet notre source, même si le diplomate est moins rugueux que l’ancien Premier ministre. En situation de crise, tous deux ont été de redoutables  »démineurs ».  » Quand la Belgique a fâché les Etats-Unis pour cause de manque de soutien à la  » guerre contre le terrorisme  » après le 11-Septembre, c’est Van Daele qui a été chargé d’apaiser les tensions avec Washington. Quand l’Europe a tancé l’élève belge pour son mauvais bulletin budgétaire, c’est encore le diplomate et son réseau qui ont été appelés à la rescousse.

Né en 1947 à Oostburg, en Zélande (Pays-Bas), de mère néerlandaise et de père flamand, Frans Van Daele a occupé les plus hauts postes diplomatiques. Il a roulé sa bosse d’ambassadeur à Washington, à l’Otan, à l’Union européenne. Il a servi plusieurs Premiers ministres CD&V, mais aussi le Premier ministre libéral flamand Guy Verhofstadt. Il a chaperonné Yves Leterme lors de son bref passage aux Affaires étrangères. Entre 2009 et 2012, il a conclu sa brillante carrière comme bras droit du président du Conseil européen, Herman Van Rompuy. Au cours des négociations pour la sixième réforme de l’Etat, il a conseillé à certains moments le président du CD&V, Wouter Beke. Bien introduit dans les milieux économiques et financiers, Van Daele est loué pour son pragmatisme et ses capacités d’analyse.

Peu soucieux du protocole

En acceptant, en juillet dernier, le poste de chef cab’ de Philippe, le baron et diplomate retraité savait que la tâche ne serait pas de tout repos. Les élections de mai 2014 se profilaient à l’horizon et le mari de Mathilde, régulièrement critiqué pour sa rigidité et sa gaucherie, n’aurait pas droit au moindre faux pas lors de la formation du gouvernement fédéral, son premier test de Roi. D’autant qu’à l’époque, on s’attendait déjà à des négociations ardues au lendemain du raz-de-marée électoral annoncé de la N-VA, parti qui remet ouvertement en cause l’institution monarchique.

Mais Van Daele ne manque pas d’ambition et aime les défis. En outre, il avait, de longue date, l’oreille de Philippe. A-t-il les qualités requises pour le job ?  » Expérience « ,  » autorité « ,  » esprit de synthèse « ,  » totale franchise à l’égard du chef de l’Etat  » sont les mots qui, dans le milieu politique, reviennent le plus souvent à son propos.  » Il ne se soucie pas beaucoup du protocole, confie un diplomate, et n’est pas du genre à s’exhiber au premier rang. Lors des funérailles de l’ancien Premier ministre Jean-Luc Dehaene, le 23 mai à Vilvorde, il était dans la foule, alors que son prédécesseur, van Ypersele, avait pris place aux côtés des ministres d’Etat.  »

Le CD&V bien représenté au Palais

Van Daele était pressenti de longue date pour remplacer Jacques van Ypersele de Strihou, qui aura servi plus de trente ans à la Cour et était considéré comme proche des sociaux-chrétiens flamands. Sur ce plan, l’éminence grise de Baudouin et d’Albert II a pu quitter son poste rassuré : avec Frans Van Daele comme successeur et Pierre Cartuyvels – autre diplomate social-chrétien flamand, conseiller le plus proche de Philippe depuis septembre 2012 – comme chef de cabinet adjoint, il n’y a pas eu de rupture politique : le CD&V garde, en 2014, une position privilégiée à Laeken. Une influence non négligeable au moment où, au lendemain des scrutins du 25 mai, le CD&V s’est profilé comme le pivot des coalitions tant flamande que fédérale.

Dès sa prise de fonction au Palais, Van Daele a cherché à apaiser les appréhensions de la classe politique à l’égard du fils aîné d’Albert II. Le chef de cabinet s’est appliqué à faire comprendre que Philippe tiendrait compte des nouvelles règles du jeu institutionnel et ne freinerait pas l’évolution fédérale de la Belgique. Van Daele a incité le Roi à éviter tout propos politiquement sensible et à donner des gages : ces derniers mois, Philippe a fait volontiers référence à la sixième réforme de l’Etat et a accordé des audiences aux ministres-présidents régionaux. Signe de la prudence du souverain : il a signé sans discuter toutes les lois votées par le Parlement fédéral, y compris celle qui étend l’euthanasie aux mineurs. Les sondages, après six mois de règne, ont rassuré le mentor de Philippe : huit Belges sur dix faisaient désormais confiance au nouveau Roi. En Flandre, sa popularité grimpait de 10 %. La presse du nord du pays a attribué le bon début de parcours de Philippe au  » génie politique  » de son chef de cabinet.

Une victoire royale pré-électorale

Frans Van Daele est considéré comme le conseiller idéal pour préparer les entretiens du Roi, le tenir informé de l’évolution politique et l’inciter à ne pas s’exposer. Il sait qu’à la moindre polémique, la N-VA et d’autres partis du nord du pays rappelleront leur préférence pour une monarchie protocolaire. Un élu bruxellois relativise toutefois le rôle politique du Roi et de son chef de cabinet dans la formation du gouvernement :  » Des présidents de parti, y compris le mien, ont tendance à surestimer ce rôle. Trop contents de laisser la patate chaude au Palais quand il s’agit de faire émerger un compromis, ils attribuent au Roi une sorte de pouvoir magique. La réalité est différente. Ainsi, dans l’hypothèse où Wouter Beke, le président du CD&V, estimerait que son parti ne peut participer à une coalition au fédéral sans la N-VA, le Roi ne pourrait que s’incliner.  »

Une certitude : Van Daele a marqué des points face à ceux qui souhaitent réduire les pouvoirs du Roi.  » En avril, quand le gouvernement Di Rupo s’est accordé sur la déclaration de révision de la Constitution, Van Daele a obtenu que l’on ne touche pas aux prérogatives du Roi, confie un politique. Il a bien servi la maison royale. Une belle victoire pré-électorale pour la monarchie !  »

Par Olivier Rogeau

 » Van Daele cultive la discrétion : la diplomatie et le Palais ne sont pas des lieux de transparence  »

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