» L’élégance, c’est pour les tailleurs ! « 

Jean Bricmont est professeur de physique théorique à l’Université catholique de Louvain. Il vient d’obtenir le prestigieux prix quinquennal du Fonds national de la recherche scientifique. Entretien

L’imaginaire joue-t-il un rôle important dans votre recherche ?

E Jean Bricmont : Evidemment. On s’imagine parfois qu’il existe une méthode scientifique pour parvenir à un résultat : c’est faux. Il y a de nombreux chemins possibles pour faire une découverte, et l’imagination a certainement un rôle à jouer. Mais il faut distinguer processus de découverte et processus de légitimation. Il n’est pas interdit de recourir à certaines intuitions, ou de rêver. Il m’est arrivé d’avoir une idée en dormant : je me suis réveillé et, tout à coup, la solution d’un problème me semblait claire. Mais, ensuite, il faut pouvoir étayer cela de façon rigoureuse. Vous ne pouvez pas arriver à un colloque en disant :  » Je vais vous présenter mon dernier rêve, c’est une grande avancée pour la science !  »

Pensez-vous que la frontière entre science et art soit hermétique ?

E Non, certainement pas. Mais, une fois encore, il faut être prudent. Je me méfie un peu de ceux qui insistent sur les similitudes entre l’art et la science, car il y a quand même une distinction fondamentale entre les deux : la science cherche à connaître la réalité objectivement, l’art pas. La science ne peut jamais être coupée de sa base empirique, c’est-à-dire qu’il est nécessaire de procéder à des observations, des expériences pour valider une découverte. Insister sur la ressemblance entre la démarche artistique et la démarche scientifique risque d’encourager ce qu’il y a de plus spéculatif en sciences humaines, sous prétexte que ce serait  » beau « . Il y a aussi un risque, dans certaines sciences, à remplacer les arguments par des métaphores.

Certains professeurs parlent de  » démonstrations élégantes « . Cela a-t-il un sens ?

E Pour ma part, je suis convaincu qu’il y a de la beauté dans les mathématiques. Je trouve que certaines théories sont vraiment belles. C’est un fait : il y a des démonstrations plus élégantes que d’autres, notamment parce qu’elles sont plus claires, moins chargées. Mais la logique doit toujours primer sur l’esthétique. Si une démonstration est belle, mais qu’elle n’est pas correcte, son intérêt est nul. Cet intérêt esthétique est d’autant plus secondaire qu’il est fortement lié à notre formation : le commun des mortels est incapable de dire si une démonstration est belle ou non (par opposition à un paysage, mettons).  » L’élégance, c’est pour les tailleurs, pas pour les physiciens !  » disait le théoricien autrichien Ludwig Boltzmann. J’ai une certaine sympathie pour ce point de vue.

Entretien : F.B.

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