L’Eglise selon Danneels

Il ne veut pas être pape, dit-il, mais souhaite plus de femmes à Rome. Il ne se battra pas pour inscrire Dieu dans la Constitution européenne, mais il n’est pas opposé à la création d’écoles musulmanes. Tour d’horizon ocuménique avec le primat de Belgique

Le Vif/L’Express : Pâques remplit encore les églises, comme Noël. Mais la Belgique ne compte plus que 11,2 % de pratiquants, selon les dernières statistiques qui remontent à… 1998. L’extinction est-elle inexorable ? Bientôt, le retour aux catacombes ?

Godfried Danneels : La pratique dominicale a incontestablement diminué. Mais ce n’est pas la marque unique de l’appartenance à l’Eglise catholique, qui ne disparaît pas dans la même mesure ! Depuis cinquante ans déjà, les gens viennent quand les cloches sonnent pour eux, pour les grandes fêtes, les sacrements… Il y a beaucoup plus de monde aujourd’hui, aux funérailles, qu’il y a vingt ou trente ans. Même si ce ne sont pas tous des chrétiens pratiquants. On a cessé le recensement systématique de la pratique dominicale, car les statistiques n’étaient pas justes… On prenait deux dimanches dans l’année mais s’il pleuvait à verse, il n’y avait que la moitié des gens. Il aurait fallu le faire chaque semaine, ce qui est impossible. Enfin, au temps des catacombes, l’Eglise se cachait, parce qu’elle était persécutée. Aujourd’hui, il s’agit plutôt d’indifférence. Nous passons d’un christianisme sociologique, de tradition – or toutes les traditions s’affaiblissent – à un christianisme de choix, à une décision personnelle, prise individu par individu.

Y aura-t-il encore assez de prêtres dans une ou deux générations ?

Au début du xxe siècle, il n’y avait pas plus de séminaristes à Bruges que de nos jours. On vient d’une époque où il y a eu beaucoup de prêtres, même trop, autour de la Seconde Guerre mondiale. Pour certains, c’était une promotion sociale. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Après, il y a eu une hémorragie, alors que le concile Vatican II avait ouvert les portes et les fenêtres. C’est difficile à expliquer. Cela ne dépend pas toujours de la modernisation. Pourquoi, en Amérique latine, de 1500 à 1970 ou 1980, n’y a-t-il eu pratiquement aucune vocation autochtone ? Et maintenant les séminaires sont pleins. Les Pays-Bas, où le nombre de vocations était très faible, voici dix ans, comptent désormais davantage de séminaristes que nous. La France, aussi : le diocèse de Paris a 100 séminaristes. C’est énorme.

Quelle est la part de responsabilité de Jean-Paul II et de son conservatisme dans cette crise ?

Sur le plan de la sexualité, le pape n’est pas dans la modernité. Mais s’il fait fuir les catholiques modernes à ce propos, dès qu’il parle d’autre chose, de la paix, de la non-violence, des droits de l’homme, du combat contre la faim, de la justice entre les peuples, il cesse d’être conservateur et tout le monde l’écoute. Lorsque la guerre a éclaté en Irak, il y a eu des pèlerinages à Rome en provenance tant d’Irak que des Etats-Unis pour savoir ce que ce vieillard en pensait. Il y a quelques jours, le pape a encore reçu le prix Charlemagne pour la construction de l’Europe. Par ailleurs, personnellement, je ne crois pas qu’il y aurait beaucoup plus de vocations si l’on ouvrait le sacerdoce aux prêtres mariés ou aux femmes. Le problème du prêtre est qu’il passe sa vie dans l’invisible. C’est difficile à une époque où l’efficacité domine, où l’on fait la balance des plus et des moins à la fin de l’année. Un prêtre ne voit jamais pourquoi il travaille.

C’est aussi une question de recon- naissance de la place de la femme dans l’Eglise…

Il ne faut pas nécessairement être ordonné prêtre pour avoir du pouvoir dans l’Eglise. Je ne vois pas pourquoi, à Rome, il ne pourrait pas y avoir une femme à la tête des congrégations, soit du ministère de la vie religieuse où l’immense majorité est constituée de femmes. En Belgique, ce sont deux religieuses qui en sont responsables, même des jésuites, des carmes et des franciscains. Depuis toujours, les femmes ont porté la vie religieuse. Dans beaucoup d’endroits, le curé leur délègue le catéchisme.

Le CDH a retiré la référence chrétienne dans son nom. L’UCL s’interroge sur la pertinence du C…

Certains barrent le C pour dire qu’ils sont ouverts à tous, pas seulement aux croyants engagés, mais aussi à ceux qui partagent leurs valeurs, leur éthique et leur univers culturel. Ils ont peut-être ainsi l’espoir de gagner des électeurs. Mais j’en doute fort. Pour l’UCL, c’est la même chose : tous les étudiants et les professeurs ne sont pas nécessairement croyants, mais leur université a été fondée en 1425 par le pape Martin V. Les journaux anglais conservent généralement, en dessous du titre, une phrase très ancienne, qui est le souvenir de leurs origines, pas nécessairement de leurs convictions actuelles. C’est un sigle d’identification, un héritage. Des hôpitaux peuvent continuer à porter le nom de Notre-Dame, même si tout le personnel et tous les malades n’y croient pas. C’est une question de mémoire et de civilisation. Pourquoi changer cela ? Alors, en France, il faudrait modifier le nom de tous les villages qui commencent par Saint-quelque chose.

Lors de la dernière visite des évêques de Belgique à Rome, Jean-Paul II s’est dit préoccupé par notre pays, son Eglise et sa législation. Cardinal d’un  » pays décadent « , vous auriez perdu toute chance de devenir pape…

Qui parle de pays décadent ? Pas moi, ni Jean-Paul II ! A la bonne heure, si j’ai perdu toute chance de devenir pape ! Qui veut le devenir ? Seulement ceux qui ne savent pas ce que c’est ! Cela dit, par rapport à l’avortement, l’euthanasie, je partage la tristesse du pape. Les évêques ont clairement dit en paroles qu’ils étaient contre. Mais, dans une situation de séparation de l’Eglise et de l’Etat, ils n’ont qu’un pouvoir moral. Je ne ferai pas comme certains Américains qui mobilisent des troupes contre les cliniques où se pratique l’avortement. Je ne m’opposerai jamais avec les muscles, avec des infanteries que je n’ai pas. Ce n’est pas la vocation de l’Eglise. Le pape ne s’immisce pas dans les affaires de l’Etat. Il aurait pu tenir ce discours aux Hollandais, aux Français ou aux Suisses. Mais il est davantage surpris par notre pays qui, pour lui, restait une société foncièrement catholique. Je lui ai dit qu’on n’est plus le pays des grands missionnaires, dont la législation était inspirée par le christianisme.

Faut-il inscrire Dieu dans la future Constitution de l’Europe ?

Dans le préambule, on fait mention de l’héritage religieux, spirituel et humaniste, mais pas du judéo-christianisme. Je ne comprends pas pourquoi, parce que c’est un fait historique. Il ne faut pas pratiquer l’amnésie. Faut-il faire du lobbying ? Le Vatican est pour. Mais, si on en fait trop, on risque de rediscuter le tout et de perdre ce qui est beaucoup plus important : l’article 51 prévoit que l’Union européenne organise, régulièrement et institutionnellement, des contacts avec les cultes et les différentes tendances philosophiques.

En dehors de l’Occident, le catholicisme progresse en Afrique, en Amérique latine et en Asie. La foi, ça ne  » marche  » que dans les pays pauvres et ignorants ?

C’est une vieille théorie, un raisonnement inexact de croire que la pauvreté est l’humus de la religion. Le sentiment religieux est dans tout homme. Chez nous, ceux qui posent aujourd’hui des questions de sens sont aussi bien riches que pauvres. La religion sert à rendre l’homme heureux et à empêcher le malheur. La pauvreté n’est pas uniquement matérielle, mais aussi spirituelle. Quel est le plus dur à porter ? Sans doute les deux.

Vu cette croissance différenciée, ne serait-il pas choquant que le pape ne soit pas issu d’un pays en développement ?

C’est vrai. Il faudrait envoyer un mail aux cardinaux électeurs pour leur rappeler que le centre de gravité s’est déplacé vers l’hémisphère Sud.

Comment comprenez-vous la volonté de Jean-Paul II de rester pape ?

Il faut laisser le pape libre de démissionner ou non. C’est essentiel. Je ne serais pas pour qu’on fixe une limite d’âge, 75 ans par exemple. A partir de 71 ou de 72 ans, ce serait une fin de règne. La campagne pour l’élection commencerait. L’Eglise serait paralysée pour trois ou quatre ans, plus encore que maintenant. Mais le pape peut évidemment démissionner, conformément au droit canon. C’est vrai que le pape, dans son état de santé actuel, ne gouverne pas l’Eglise comme un homme de 50 ans. Mais, par son courage à supporter la souffrance, il a peut-être une autre influence, de l’ordre de l’inspiration et du rayonnement. Au début, les gens l’appelaient à démissionner, à prendre un repos bien mérité. Mais on entend cela de moins en moins.

La France a interdit le foulard et les signes religieux ostensibles dans ses écoles. Craignez-vous une extension à la Belgique ?

Non. Un ministre a suggéré une telle interdiction. Mais personne ne l’a suivi, même pas dans son parti. Je suis contre l’interdiction des signes religieux visibles. Sinon, je dois me déshabiller pour la moitié ou presque. Quand on a une religion ou des convictions, acceptables pour le bien de l’homme, on doit avoir le droit de les manifester. Lorsque je vois le flambeau de la libre-pensée sur une voiture, cela ne me gêne pas.

Les écoles catholiques doivent-elles interdire ou tolérer le voile, organiser des cours de religion islamique…

C’est à chaque direction d’école de trancher. L’ordre dont elle est responsable ne peut être perturbé. Le problème n’est pas le voile, mais ce qui est derrière. Si l’élève manifeste ainsi son appartenance religieuse, on est d’accord. Mais il ne peut y avoir d’autre but, de la provocation. Une loi ne rendrait pas les choses plus faciles. Il ne faut pas créer de problème dans les établissements où il n’y en a pas. Interdire le voile, chercher le clash, peut durcir les positions, susciter un fondamentalisme. Enfin, je ne suis pas pour un cours de religion islamique à l’école catholique. Il faut d’abord essayer une autre solution.

Etes-vous favorable à un réseau d’écoles de confession musul- mane ?

C’est un droit constitutionnel. Je ne suis pas opposé à de bonnes écoles musulmanes qui respectent les règles, en vigueur dans tous les établissements, sur l’emploi de la langue de la région, l’inspection scolaire… Le risque n’est en effet pas imaginaire qu’elles soient utilisées pour autre chose que la formation, qu’elles deviennent un lieu de pouvoir, de mobilisation de forces, presque de combat… Là, je suis contre.

Le terrorisme islamiste ne nuit-il pas aussi à l’Eglise catholique ?

Cela ne fait du bien à aucune religion. De là à dire que le fil rouge de la violence à travers l’histoire de l’humanité passe par les religions… Alors, où court le fil de la charité ? La religion fait appel à une telle puissance intérieure chez l’homme qu’elle peut être utilisée pour le Bien comme pour le Mal. C’est avec le même outil qu’on construit un temple et un tombeau.

Dorothée Klein

Vous avez repéré une erreur ou disposez de plus d’infos? Signalez-le ici

Partner Content