« L’école? Ca fait chier… »

Jadis, les élèves s’ennuyaient poliment. Aujourd’hui, ils n’acceptent plus l’ennui et l’expriment parfois violemment. Mais comment intéresser les enfants de la télévision à Baudelaire et à Pythagore?

Nicolas (14 ans, 3e rénovée) ne comprend pas. « Se lever, chaque jour, hyper tôt pour aller se faire chier à l’école, écouter des profs qui n’arrêtent pas de causer », cela lui semble le comble de l’absurde. « En classe, tout le monde glande, sauf les intellos – des filles, le plus souvent – qui répondent tout le tempsaux questions des profs « , explique cet élève moyen, qui ne voudrait surtout pas passer pour un intellectuel! Ce n’est pas Elodie (10 ans, 5e primaire) qui va le contredire.  » On regarde si souvent l’horloge que notre institutrice veut l’enlever. » Victimes de l’âge bête et de la culture du zapping, Nicolas et Elodie ? A moins qu’ils ne fassent preuve de mauvaise foi. Elodie le reconnaît: »En néerlandais, c’est gai. On fait des jeux. » Quant à Nicolas, il apprécie que les enseignants lui parlent « des choses de la vie, des problèmes sociaux, des minimexés… »

L’ennui est sans doute l’un des sentiments les plus partagés par les écoliers. Et ce, depuis des lustres. Paradoxalement, il est aussi l’un des sujets les moins étudiés. C’est un constat du colloque organisé, à Paris, par le Conseil national des programmes, le 14 janvier dernier. « On a dû attendre que l’ennui prenne des formes suffisamment visibles pour s’y intéresser « , regrette Bernard Rey, professeur de pédagogie à l’Université libre de Bruxelles (ULB). Actuellement, les experts s’interrogent sur son lien avec la violence, l’absentéisme ou le décrochage. Quant aux parents, leurs associations ont récemment dénoncé son importance, surtout en Flandre, lors de la constitution d’une plate-forme commune en vue de réclamer davantage de moyens pour l’école.

« L’ennui est difficile à mesurer, regrette Dominique Lafontaine, chercheuse en pédagogie à l’université de Liège (ULg). On ne sait jamais si les élèves répondent sincèrement à cette question. » Elle a toutefois été posée, en 2000, au cours de l’enquête internationale de l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques) sur les performances en lecture des élèves de 15 ans. Quelle que soit leur filière d’études, 47 % des jeunes des pays industrialisés se sont alors déclarés « d’accord », voire « tout à faitd’accord » pour affirmer: « L’école est un endroit où je m’ennuie souvent. » ( voir tableau ci-contre) En Flandre, cette proportion s’élève même à 54 %, pour tomber à 35 % en Wallonie et à Bruxelles. « Mais il n’y a pas de corrélation entre le degré de lassitude des élèves dans un pays et leurs compétences », fait remarquer la pédagogue de l’ULg. Ainsi, la morosité n’empêche par les Flamands d’être de très bons lecteurs (3e sur 29 pays). Les premiers de classe, les Finlandais, sont, eux aussi, 60 % à s’ennuyer devant le tableau noir. Quant aux Grecs, ils sont, à la fois, les plus nombreux à s’embêter (67 %) et les plus mauvais lecteurs.

L’OCDE confirme l’observation de Nicolas: en Wallonie et à Bruxelles, les filles sont moins gagnées par la lassitude (30 %) que les garçons (40 %). « Peut-être, l’école a-t-elle davantage de signification pour elles, dans la mesure où elle s’inscrit encore dans un projet d’émancipation, surtout dans les milieux immigrés », pense Dominique Lafontaine. Mais l’enquête bat deux autres clichés en brèche: en Communauté française, on observe que les élèves qui s’ennuient le plus ont généralement de meilleurs résultats. En revanche, les cancres souffrent moins de lassitude… Enfin, les plus touchés par la monotonie proviennent de milieux socioculturels privilégiés (39 %). Les élèves de milieux populaires sont un peu moins nombreux (34 %) à se plaindre d’ennui. « Les élèves plus vulnérables, socialement ou intellectuellement, ont souvent tendance à vouloir montrer qu’ils se conforment aux normes scolaires, commente la chercheuse liégeoise.Mais, peut-être, se trouvent-ils aussi dans des établissements qui doivent faire preuve d’innovations pédagogiques. »

D’après les profs, l’OCDE sous-estimerait le phénomène. Selon Christian Maroy, chercheur à l’Université catholique de Louvain (UCL) et auteur d’une vaste enquête sur L’enseignement secondaire et ses enseignants, parue récemment chez De Boek, 71,4 % des professeurs jugent leurs élèves « plutôt démotivés ». Mais, à la salle des profs, certains se plaignent aussi de voir toujours « les mêmes têtes », de devoir corriger « les même copies avec les même banalités »… Maroy rappelle que 80,7 % des Belges se disent très satisfaits de leur travail. Mais les enseignants ne sont pas plus de 63 % dans ce cas. En outre, s’ils en avaient la possibilité, 18,3 % des profs arrêteraient « totalement » de donner cours et 41,5 % « partiellement ».

Désenchantée, l’école?  » Dans certains établissements élitistes, on continue à s’ennuyer comme il y vingt ans, poliment, en rêvant ou en bavardant un peu », commente Bernard Rey de l’ULB. Mais, dans d’autres instituts, les accros de la télécommande et de la Star Academy ne trouvent plus normal de supporter la monotonie. Ils cherchent une parade. « Certains sortent leur baladeur, d’autres se remaquillent, mangent un sandwich… Cela relève plus de l’incivilité que de la violence, mais, pour les enseignants, c’est terriblement choquant, poursuit Rey. C’est sans doute une conséquence de la démocratisation du secondaire. La prolongation de la scolarité obligatoire jusqu’à 18 ans a maintenu devant le tableau noir un public qui n’y restait pas auparavant, qui n’a pas la courtoisie des classes moyennes… »

Et qui n’en a rien à faire de l’école? Au contraire, pense Benoît Galand, chercheur à l’UCL. Selon l’enquête qu’il a menée auprès d’adolescents au bord du décrochage scolaire, près de trois quarts d’entre eux ont une opinion positive de l’ école en généralqui doit leur permettre d’obtenir un diplôme, de trouver un emploi… Leur avis est cependant plus mitigé quant à leur établissement. Seuls 46 % des élèves se disent alors vraiment satisfaits et plus de 70 % sont carrément déçus. Ils réclament un enseignement qui a du sens par rapport à leurs projets et à la vie. Ils incriminent surtout une discipline trop stricte, de mauvaises relations avec les enseignants, trop peu d’écoute et de dialogue…

« L’école, ça sert à rien. » « Je m’y sens en prison. » « Plus ce sentiment d’aliénation est important, plus le nombre d’absences du jeune est élevé », explique Galand. En revanche, l’intérêt pour l’école est d’autant plus grand que les relations avec les professeurs sont bonnes, que l’élève se sent bien dans son établissement. « Cela pose le problème des pratiques pédagogiques, poursuit le chercheur. Devoir écouter sans pouvoir intervenir explique aussi l’indiscipline, l’ennui… »

C’est ce que Jean-François Lenvain, professeur de religion à l’école Saint-Luc à Mons, expérimente chaque jour. « J’enseigne dans des sections professionnelles et artistiques où le taux d’échec atteint 80 %. Mais il n’y a pas 80 % de demeurés dans mes classes. La raison de ce gâchis doit se trouver ailleurs. Dès15 ou 18 ans, ces jeunes ont le sentiment que leur avenir est bouché. Ils se trouvent dans une option qu’ils n’ont pas choisie, par exemple, quand ils ont été renvoyés d’une autre école: un élève est ainsi passé de la section hôtellerie à la menuiserie! En plus, aux ateliers, on leur demande de réaliser des pièces qui seront jetées à la poubelle quelques heures plus tard… » Pour redonner un sens aux apprentissages, Jean-François a décidé de mettre sur pied des projets, comme celui de réparer le mobilier d’une maison d’hébergement pour hommes en rupture sociale, de réaliser des porte-clefs au profit d’une oeuvre…. « Pour mener à bien ces initiatives, nous venons de créer une ASBL « Génération Nouvelle ». Cela permet aux élèves de s’y consacrer même en dehors des heures de cours. Mais pour y arriver, il a fallu longtemps discuter, sortir d’un système où l’on étudie pour des points, sous la menace de punitions… Quand un jour, mes élèves ont continué à travailler après la sonnerie signalant la fin du cours, j’ai su que c’était gagné. »

La « pédagogie du projet » nécessite toutefois un important investissement en temps. Aujourd’hui, les spécialistes parlent davantage de la « pédagogie du problème » qui consiste à aborder une matière par le biais de questions, sans devoir déboucher sur des activités extrascolaires. « Il faut susciter la curiosité intellectuelle des élèves, leur poser des énigmes sur des savoirs scientifiques, les mettre en situation active de recherche », explique Rey. L’enquête de Christian Maroy montre d’ailleurs que, dans leur quotidien, les enseignants ont davantage le souci de motiver leurs élèves et moins d’intérêt pour la transmission de la matière.

« Face à l’importance prise par la culture jeune, certains pourraient se demander si l’école ne doit pas s’adapter, s’il ne faudrait pas revoir les contenus des disciplines. Mais il faut lutter contre cette tentation », pense Bernard Rey. Suite à la consultation des lycéens en 1998, Claude Allègre, alors ministre français de l’Education, avait pourtant suggéré d’alléger les programmes. « Mais l’école doit continuer à diffuser des savoirs difficiles, qui permettent de comprendre les problèmes complexes d’aujourd’hui, des OGM au clonage, poursuit le pédagogue de l’ULB. Les professeurs se perdraient à vouloir s’approprier les centres d’intérêt des jeunes: ils seraient toujours à la mode d’hier. Car la culture jeune s’inscrit en réaction à celle des adultes. » C’est pourquoi l’école n’éradiquera sans doute pas totalement l’ennui ni des réactions du type « C’est nul à chier ». N’est-ce pas Nicolas?

Dorothée Klein

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