Le Zèbre qui se voulait capitaine

De son passé de footballeur professionnel au Sporting de Charleroi, Salvatore Curaba a gardé l’esprit d’équipe, la convivialité, la rage de gagner et d’avancer. Des valeurs qu’il a transposées avec succès à son entreprise, Easi, élue  » Best Workplace 2015 « .

La chevauchée est fantastique. Face au Standard, il traverse le terrain, échoue sur le gardien avant une reprise et un but de Didier Beugnies, raconte l’ex-Zèbre Philippe Migeot, désormais directeur d’un site français de Solvay. Lui, l’auteur de ce  » génial travail de funambule « , comme le qualifie le commentateur de l’époque, c’est Salvatore Curaba. Trente ans plus tard, les supporters du Sporting de Charleroi lui en parlent encore.  » C’était un grand moment pour moi !  » se souvient-il. Coiffure impeccable, sourire chaleureusement timide, costume-cravate net mais attitude décontractée. Un style de businessman à des lieues de la tignasse épaisse, du petit short blanc et de la célèbre vareuse aux larges lignes verticales des années 1980.

Aujourd’hui, l’ancien milieu de terrain est un patron 2.0, fervent défenseur du  » bonheur au travail « , une notion presque antinomique dans un monde des entreprises à la recherche de toujours plus de profit. Loin du patriarche glacial dans sa tour d’ivoire. Loin du boss tyrannique à l’aura terrible. Il a créé sa société de développement de logiciels informatiques, parmi lesquels le gestionnaire d’e-mails InboxZero qui fera l’objet d’une campagne de publicité mondiale début 2016. Mais le fondateur d’Easi (Enterprise, Application and Services Integration), à Nivelles, a quelquefois le sentiment d’en devenir le  » produit  » ou la  » mascotte « . Nominé au Manager de l’année 2014 par nos confrères de Trends-Tendances, il est poussé par ses collaborateurs à toujours plus de médiatisation et à exposer sa philosophie entrepreneuriale, axée sur les valeurs humaines.  » Même si ce n’est pas désagréable, être projeté au-devant de la scène n’est pas un objectif, mais une conséquence de mon travail « , souligne ce gentleman de 52 ans.  » Et puis, on relève souvent mon parcours atypique…  »

Le beau gosse du vestiaire

Joueur professionnel à 23 ans, transféré de La Louvière au Sporting de Charleroi pour la somme dérisoire de 1,2 million de francs belges (27 000 euros aujourd’hui), ce fils d’immigré sicilien, cadet d’une fratrie de cinq, est un des rares professionnels à mener de front sa carrière de footballeur et des études, un graduat à Cuesmes, près de Mons.  » J’ai toujours fait des choix qui ne sont pas logiques « , remarque le Louviérois, déjà chef de la bande dans la cour de récré.  » J’étais fort en maths, mais je détestais étudier. Alors, j’ai choisi l’informatique, une matière qui demandait de la pure intelligence.  »

Sur le terrain, bien charpenté, Salvatore joue avec sa tête, se souvient Philippe Migeot. Il est ce qu’on appelle un  » arracheur de ballon « , explique Jean-Jacques Cloquet, autre ancien coéquipier, aujourd’hui directeur de Brussels South Charleroi Airport.  » Il a la rage de gagner, c’est un combattant. Et un mauvais perdant, comme moi. Non pas qu’il en veut à l’adversaire, mais bien à lui-même. Il se remet toujours en question pour mieux faire la prochaine fois.  » Et tente toujours d’aller de l’avant, se rappelle l’actuel coach de La Louvière, Dante Brogno :  » C’est un garçon très positif, qui ne fait pas de vague.  » Mais s’il est fortement apprécié, ses ex-collègues footeux le jalousent encore aujourd’hui : toujours bien accompagné,  » le beau gosse du vestiaire « ,  » élégant dans sa course et intègre dans le jeu « ,  » chouchou des supportrices « .

Devenu chef de projet dans une société de services informatiques à Charleroi, Salvatore se rend au bureau à 8 heures, avant de s’éclipser à 10 heures le temps de l’entraînement. Il vient sur le gazon pour décompresser, remarque un ancien Zèbre.  » Je savais qu’il me restait cinq, voire sept ans à jouer et que je n’allais pas devenir un très bon joueur. Juste un bon équipier « , reconnaît le programmeur.  » Mais je n’étais pas sûr non plus de faire carrière dans l’informatique.  »

Engagé par une entreprise bruxelloise, le commercial en informatique retourne en division 3 à La Louvière avant de passer un an à Louvain pour apprendre le néerlandais et entamer une formation d’entraîneur. Mais à 28 ans, il arrête le foot. Après une blessure au genou. Une perte de motivation aussi, lui qui avait connu la D1.  » Les gens n’ont pas compris. Mais je sentais déjà que j’étais un meneur d’hommes. Je pensais pouvoir devenir un grand entraîneur. Or, c’était difficile en division 1, parce les personnalités y sont extrêmement fortes. Je n’y aurais pas été le chef de la bande. C’est peut-être pour cela que je suis parti, d’ailleurs.  »

Passé directeur commercial, il plaque tout en 1999, face au refus de sa hiérarchie de le voir devenir actionnaire. Il hypothèque sa maison, contracte un prêt de 250 000 euros et fonde Easi. Dès la première année, la société de sous-traitance informatique engrange des bénéfices qui lui permettent de développer son propre logiciel de comptabilité pour entreprises de taille moyenne.

Un rêve collectif

Mais ce qui fait aujourd’hui la réputation d’Easi, c’est son ambiance de travail, ses valeurs, son atmosphère instaurées par l’ancien sportif. Ici, dans les bureaux de Nivelles, comme dans ceux de Louvain, de Liège et, bientôt, de Gand, six valeurs constituent la philosophie de l’entreprise : le respect des clients et des collaborateurs, le sens des responsabilités, l’esprit positif, la loyauté et l’intrapreneurship, à savoir la volonté de faire son maximum pour rendre la société meilleure. A ces valeurs accrochées dans les couloirs du bâtiment épuré et lumineux de Nivelles, où sont bannies armoires et paperasse, s’ajoutent plusieurs règles pour faire d’Easi un havre de bonheur au milieu du marasme économique ambiant.

 » On ne recrute pas de managers à l’extérieur « , sourit le patron.  » C’est un geste logique mais fort. Ainsi, les employés connaissent leur plan de carrière.  » Autre principe : chacun peut devenir actionnaire. Ils sont vingt aujourd’hui, dont quinze membres du comité de direction, et vingt autres vont les rejoindre cette année. Salvatore Curaba, lui, en possède 70 %.  » Et je sais qu’un jour, je n’aurai plus la majorité. C’est notre société, pas ma société.  » Dans son équipe, il évolue d’ailleurs plutôt comme un chef de tribu, un  » pote « , un  » modèle « , parfois même un  » père  » qui écoute, fournit des conseils professionnels ou privés, reste informel dans ses rencontres. Un capitaine ! Qui pousse les gens à révéler le meilleur d’eux-mêmes. On le dit respectueux, à l’écoute, audacieux, innovant et ouvert au changement.

Car Salvatore Curaba est un homme de projets :  » Ce n’est pas parce qu’on a gagné un match ou un championnat qu’on gagne le suivant.  » Autour de ce visionnaire, très méticuleux, tous poursuivent un même objectif : faire évoluer Easi.  » Nous sommes dans du rêve collectif !  » s’exclame le quinquagénaire.  » C’est de la folie !  » La folie de voir leur tout nouveau produit, InboxZero, devenir une référence mondiale.  » Nous avons l’espoir d’y arriver, mais ce n’est pas une obsession.  »

Du nettoyage à sec au tournoi de jeux vidéo

Au sein de cette entreprise 2.0, que le Premier ministre, Charles Michel (MR), puis le ministre de l’Emploi, Kris Peeters (CD&V), sont venus visiter en 2015, pour y saisir les ingrédients d’une réussite fulgurante, la priorité est ailleurs.  » Mes collaborateurs m’aiment « , remarque ce père de deux enfants de 20 et 22 ans, en couple depuis 25 ans.  » Pour moi, c’est ça le bonheur : prendre du plaisir à côtoyer des gens que j’aime. Les bénéfices sont une conséquence.  »

Et le bonheur passe par le confort au boulot : service de nettoyage à sec, pose de pneus sur le parking et, bientôt, un coiffeur dans les locaux. Mais aussi des fêtes, des voyages, des tournois de Fifa 2015… Parfois, la venue d’une baraque à frites ou d’un marchand de glaces aux frais de l’entreprise. Résultat : les travailleurs se focalisent sur ce qu’ils doivent faire, rapporte Thomas Van Eeckhout, manager du site de Louvain :  » Comme au Barça ou au Real Madrid, l’objectif est de faire en sorte qu’ils ne pensent qu’au boulot, à leur match, à leur entraînement.  »

Mais si l’atmosphère au bureau se rapproche de la  » vie de campus « , comme chez Google ou Facebook, à qui l’on a souvent reproché de vouloir garder leurs travailleurs sur place 24 heures sur 24 pour une meilleure productivité, Salvatore Curaba se défend d’avoir de tels objectifs. Pour lui, l’aspect  » fun  » de la boîte est un des derniers critères du bonheur au travail.  » Je suis plus dans la rigueur, dans le sens de l’effort, l’organisation et les procédures. C’est paradoxal, mais c’est dans ce périmètre-là que je veux laisser de la place à la notion de détente et de plaisir. Parce que le métier est dur.  » Le bonheur au travail, c’est un équilibre entre la vie professionnelle et les moments de détente autorisés sur le temps de midi ou après 17 h 30. Des moments après lesquels ils sont  » superproductifs « , assure le patron, golfeur amateur. Et cette stabilité entraîne des résultats : 22 millions de chiffre d’affaires et 3,5 millions de bénéfices. Côté ressources humaines, l’entreprise enregistre 99 % de présentéisme, 140 collaborateurs d’une moyenne d’âge de 35 ans dont la moitié est recrutée à la sortie des études, mais parmi lesquels on trouve peu de femmes.

Nominée, vaincue par Pairi Daiza pour le Prix de l’entreprise de l’année 2015, mais élue meilleur employeur belge l’an dernier, selon l’étude annuelle de la Vlerick Business School, Easi aurait donc à sa tête le patron idéal ?  » Ce n’est pas non plus un monde de Bisounours ! « , précise Jean-Michel Block, membre du comité de direction.  » Les personnalités sont là. Il y a des prises de position fortes. Mais un consensus se dégage toujours. En tant qu’homme de convictions, Salvatore est un peu têtu. Sinon, il ne serait pas là où il est aujourd’hui.  » Moins susceptible et sanguin qu’autrefois, moins ambitieux aussi, l’homme d’affaires reste trop confiant, trop intéressé par les idées saugrenues, trop optimiste parfois. Les défauts de ses qualités, s’accordent ses connaissances.

Du foot 2.0

 » Ça doit être l’homme presque parfait « , lance l’ancien Zèbre Didier Beugnies. Intellectuel, réfléchi, un peu fou… Ses anciens coéquipiers ne s’étonnent pas de sa réussite professionnelle. Ni de cette  » boîte qui fonctionne à son image « , selon Dante Brogno. Et surtout pas de son envie de remettre un pied dans le milieu du football. Après avoir été cité pour reprendre le RAEC Mons, notamment, Salvatore Curaba a entamé des négociations avec La Louvière (RAAL). Mais au vu des finances du club, le directeur général d’Easi a dû se faire une raison :  » Si le club tombe en faillite, j’interviendrai. Et si je suis un jour président, ce sera uniquement à La Louvière.  » Salvatore rêve parfois de réformer ce milieu dans lequel il a évolué pendant près de dix ans. Choqué par les montants exorbitants des transferts et par les turbulences financières dans lesquelles s’engouffrent certains clubs.

En attendant, insatiable, il songe à revaloriser un practice de golf à La Louvière ! Et parce que le fils de mineur est convaincu qu’une entreprise florissante doit s’investir en dehors du monde des affaires, Easi fera don cette année de 250 000 euros dans différents projets caritatifs. La chevauchée fantastique, toujours.

Par Sophie Mignon

 » Je sais qu’un jour, je n’aurai plus la majorité. C’est notre société, pas ma société  »

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