Le Yémen au bord du vide

Les opposants au régime fêtent le départ du président Saleh, blessé et soigné dans un hôpital de Riyad. Mais les risques d’instabilité inquiètent l’influent voisin saoudien et l’allié américain.

CORRESPONDANCE

Le nouveau Yémen est en marche « , répètent à l’envi les manifestants de la  » place du changement « , à Sanaa, la capitale. Le foyer de la contestation au président Saleh, déserté d’une partie de ses occupants au cours des dernières semaines, revit. Ils y sont de nouveau des dizaines de milliers, le poing levé vers le ciel, persuadés que la révolution qui agite le pays atteint un tournant majeur.

Il est peut-être revenu à un obus de jouer un rôle déterminant dans ce mouvement de protestation né il y a quatre mois contre le chef de l’Etat, au pouvoir depuis trente-trois ans. Vendredi 3 juin, pendant la grande prière, le projectile frappe la mosquée située dans la cour du palais présidentiel. En quelques heures, les rumeurs de la mort d’Ali Abdallah Saleh se répandent dans la capitale, relayées par les médias proches de l’opposition.  » Superficiellement blessé à la tête « , rectifie ensuite le vice-ministre de l’Information.  » Je me porte bien, je suis en bonne santé « , déclare le président au cours d’une brève allocution audio diffusée à la télévision nationale, appelant  » les forces armées à nettoyer les institutions de l’Etat des gangs rebelles de hors-la-loi « .

Dès la tombée du jour, les forces de sécurité multiplient les tirs d’artillerie contre la maison du cheikh Hamid al-Ahmar. Ce membre influent de la confédération tribale des Hached, soupçonné d’avoir participé à l’attentat et opposant notoire au président, est considéré par beaucoup comme l’un des possibles réformateurs de la vie politique yéménite. Le lendemain, un autre appareil médicalisé transporte le président yéménite vers un hôpital militaire de Riyad, la capitale saoudienne. D’après une source diplomatique de Sanaa, celui-ci serait brûlé au visage et des éclats d’obus ont touché son thorax. Selon les termes de la Constitution, Abd Rabbo Mansour Haddi, le vice-président, assure désormais l’intérim. Sitôt nommé, il a rencontré les principaux responsables militaires du pays, dont les fils et neveux d’Ali Abdallah Saleh, à la tête des services de sécurité. Alors que des tirs sporadiques s’entendaient toujours dans la capitale, un cessez-le-feu, négocié par l’Arabie saoudite, paraissait en bonne voie entre les forces armées et la tribu Al-Ahmar.

Le départ du président Saleh risque de plonger son pays dans un vide politique que son puissant voisin saoudien cherche à éviter depuis quatre mois, lorsque la contestation a commencé. Il accroît une instabilité qui préoccupe aussi l’allié américain, inquiet de l’aggravation des tensions tribales, de la radicalisation des mouvements séparatistes et, surtout, de l’influence de groupes islamistes armés.

Engager des discussions pour apaiser une situation tendue

Alors qu’un calme précaire semblait revenu dans la capitale en milieu de semaine, les manifestants de la  » place du changement  » voulaient goûter à une première victoire. Akram Salem, révolutionnaire de la première heure, savoure sa joie :  » Nous avons un nouveau Yémen « , s’exclame-t-il.  » Ne soyons pas orgueilleux, mais attentifs et prudents « , tempère aussitôt Walid al-Amari. Principal leader du mouvement révolutionnaire, il attend maintenant que le vice-président Mansour Haddi engage des discussions avec toutes les forces en présence pour apaiser une situation très tendue. Les révolutionnaires espèrent désormais que de nouvelles personnalités militaires et civiles, jusqu’alors loyales à Ali Abdallah Saleh, rejoindront le camp des opposants, mais nul ne sait si une transition du pouvoir vient réellement de s’engager au Yémen. Ni si un processus politique prendra la relève des violences armées qui se sont étendues à une grande partie du territoire.

Eliott Grante

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