Le voyage de la mère

Louis Danvers
Louis Danvers Journaliste cinéma

Dans Alexandra, film réconciliateur et mélancolique, Alexandre Sokurov filme une maman de soldat russe rendant visite à son fils en Tchétchénie.

Si l’on voulait lui chercher des poux dans la tête, on pourrait dire d’Alexandre Sokurov qu’il ne prend pas ses distances avec l’esprit impérial qu’il célébra dans son mémorable L’Arche russe, en 2002 (un tour de force traversant le musée de l’Ermitage et l’Histoire en un unique et virtuose plan- séquence). Son Alexandra se garde d’ailleurs bien d’analyser la présence militaire russe en Tchétchénie sous l’angle d’un impérialisme souvent dénoncé ailleurs. Mais pourquoi faire ce mauvais procès à un cinéaste dont le souci est tout autre, et qui ne hisse certes pas un drapeau triomphant sur son évocation poignante d’un conflit vide de sens profond ?

La Tchétchénie, Sokurov nous y emmène sur les pas d’une dame âgée, mère d’un officier auquel elle vient rendre visite dans le campement où est logé son régiment. Alexandra Nikolaevna découvre sur place un monde d’hommes où l’air est rare, le temps comme suspendu, et les sentiments, pourtant à vif, largement refoulés. S’aventurant au-delà des limites du camp, elle fera aussi connaissance avec des mères tchétchènes, qui ne l’accueilleront pas en ennemie…

Constater l’inanité de la guerre, trouver des raisons d’espérer dans le simple contact d’humain à humain n’a rien d’original, au fond. Mais, comme toujours chez Sokurov, c’est la forme qui donne sa vibrante émotion et sa non moins marquante beauté au film. Adoptant une palette de couleurs réduite, où domine le sépia, le réalisateur crée un univers à part, que sa caméra parcourt avec une rare fluidité. L’interprétation de Galina Vishnevskaya, ex-cantatrice vedette du Bolchoï et légende vivante de la scène artistique russe, est d’autant plus admirable que le tournage (dans la région de Grozny) fut très éprouvant pour l’octogénaire, contrainte de dormir dans un bunker vu la dangerosité de la zone…. Prix du souci d’authenticité manifesté par l’exigeant Sokurov, cet inconfort fatigua beaucoup l’interprète, dont la lutte contre un épuisement bien réel ajoute à la vérité de chaque geste, de chaque regard.

Si Alexandra touche autant, c’est aussi par l’implication sentimentale d’un cinéaste qui avait déjà chroniqué, dans Mère et fils (1997), les derniers jours d’une maman malade veillée par son fils. On devine la ferveur de l’artiste face à un thème qui plonge loin dans son expérience intime, et dont la tendre mélancolie distille d’image en image une émotion prenante.

Louis Danvers

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