Le Tournaisis, une terre d’exil… social

Depuis l’épisode Depardieu, on n’a jamais autant parlé des supposés charmes fiscaux de la Belgique qui ne laisseraient pas les Français de marbre. Du moins les plus fortunés. Car pour les autres, l’attractivité des taxes belges semble moins évidente. Qu’est-ce qui pousse alors autant de familles à venir s’installer dans le coin ?

Un ballet de plaques d’immatriculation françaises. Il suffit de se promener dans les rues de Tournai pour les repérer : lettres et chiffres noirs sur fond blanc, un  » 62  » ou un  » 59  » dans le coin droit, signes de leurs origines du Nord-Pas-de-Calais. La ville n’attire pas uniquement les touristes d’un jour admirant la cathédrale Notre-Dame ou les économes venus acheter leurs paquets de cigarettes au rabais. Depuis plusieurs années, elle est aussi devenue une véritable terre d’accueil.

Pas moins de 5 539 Français y résident aujourd’hui (dont 3 377 rien qu’à Tournai-ville). Soit près de 8 % de la population totale. En 2010, ils étaient environ 4 700. Une progression constante.  » Que voulez-vous, les Belges sont bien plus agréables et sympathiques. Moins hostiles « , glisse une ancienne résidente hexagonale qui préfère rester anonyme. Et pour cause : elle concède, à demi-mot, que les avantages fiscaux n’y ont pas été étrangers.  » La raison qui explique l’attrait de la Belgique, tout le monde la connaît. On ne va pas répéter ce qui a déjà été dit tant de fois…  »

Il est vrai qu’on en a abondamment parlé de notre plat pays considéré par son voisin comme un paradis fiscal, depuis qu’un certain Gérard Depardieu – entre-temps devenu Russe – a décidé d’établir son pied-à-terre dans le petit village de Néchin. Quitte à être qualifié de  » minable « , le calcul (financier) était vite fait : chez nous, point d’impôt sur la fortune, ni de taxes sur les plus-values, sans parler du précompte mobilier libératoire.

Autant de notions qui doivent sembler bien abstraites aux  » nouveaux Belges  » qui n’ont pas la chance de compter les millions sur leur compte en banque. Les riches exilés seraient en réalité minoritaires. Mais pourquoi tant de Messieurs et Mesdames Tout-le-monde décident-ils alors de franchir la frontière, lorsque l’on sait que la Belgique est l’un des pays européens où le travail est le plus taxé ?

Attraction immobilière

Ils sont fous, ces Français ? Peut-être pas tant que ça. Le principal attrait du Hainaut occidental serait l’immobilier (voir également notre article en page 88). Où le prix moyen d’une maison deux façades y atteint 120 500 euros et celui d’une villa quatre façades 200 800 euros. Moins que la moyenne nationale et, surtout, que les tarifs pratiqués outre-Quiévrain.  » Je connais deux Tournaisiens qui étaient partis vivre à Lille puis qui ont décidé de revenir quelques années plus tard, raconte Patricia Opsomer, porte-parole du bourgmestre Rudy Demotte. Lorsqu’ils ont revendu leur maison, ils ont pu en racheter une autre ici sans même devoir contracter d’emprunt !  »

 » Les biens sont en moyenne 20 % moins chers chez nous. En France, il n’y a rien en dessous de 200 000 euros « , analyse Yves Van Roy, notaire établi à Pecq. Qui estime que 20 % environ des actes signés le sont avec des clients français. Mais que ceux-ci sont  » des personnes aux revenus moyens, certainement pas tous des millionnaires « .

Certains villages se révèlent plus prisés que d’autres, dans la région. Estaimpuis, Néchin, Templeuve, Blandain… Autant d’entités où les prix ont sans doute légèrement augmenté, sans flamber.  » Une maison y coûtera peut-être 160 000 euros. Ce qui paraît élevé pour les habitants d’ici, pas pour les Français « , ajoute le notaire. Bien que les droits d’enregistrement soient bien plus élevés en Wallonie (6 à 12,5 % selon le revenu cadastral, contre 5,09 % dans l’Hexagone)…

L’enseignement, bon élève belge

La Belgique aurait toutefois d’autres atouts dans sa manche.  » Le salaire des ouvriers est plus élevé ici, assure Marc Myle, coordinateur au sein du Comité subrégional de l’emploi et de la formation pour la zone Tournai-Ath-Lessines. Puis, il y a aussi toutes les raisons liées à l’enseignement. Par exemple, les études secondaires et primaires sont très réglementées selon les zones géographiques en France, ce qui n’est pas le cas chez nous. Les filières professionnelles sont par ailleurs présentes beaucoup plus tôt dans le cursus scolaire belge, ce qui peut être une solution pour les élèves en décrochage.  »

L’offre d’enseignement spécialisé est également plus développée et plus performante du côté wallon. Mais c’est surtout en matière d’enseignement supérieur que la présence française explose. Essentiellement dans les filières (para)médicales, artistiques et dans les études d’instituteur/régent, dont l’accès est souvent réglementé par des concours d’entrée très pointus et/ou des frais d’inscription faramineux.  » Les frais sont dix à quinze fois plus élevés dans les écoles d’art françaises, avance Olivier Dubus, responsable du secrétariat des études à l’ESA Tournai. De manière générale, l’enseignement privé y coûte très, très cher.  »

Tant et si bien que, vu l’affluence massive, la Communauté française a été contrainte d’instaurer des quotas dans certaines branches d’étude pour garantir une inscription aux jeunes Belges.  » Environ 4/5es de nos étudiants sont frontaliers, jauge Marcel Bettens, directeurs des soins hospitaliers à l’Iteho Jeanne d’Arc. Certains d’entre eux décident après de rester travailler dans les infrastructures de la région car ils apprécient la qualité de nos soins de santé.  »

Homes 25 % moins coûteux

De part et d’autre de cette poreuse frontière, les systèmes de sécurité sociale seraient assez similaires. Tout comme l’offre de soins. Ce qui n’empêche toutefois pas certains seniors de venir s’installer dans le Tournaisis. Sur le site Web du Home Saint-Jean, par exemple, on ne manque pas d’indiquer un numéro de téléphone spécial pour les Français.  » Ils constituent environ 20 % de notre patientèle, confirme Fernand Stievenart, administrateur. Nous recevons énormément de demandes, mais nous essayons toujours de privilégier les locaux.  »

Selon une réponse parlementaire rédigée par la ministre de la Santé Eliane Tillieux (PS), il y aurait au moins 2 900 résidents étrangers dans les maisons de repos belges (les chiffres les plus récents disponibles datant toutefois de 2007),  » les arrondissements de Mouscron et Tournai étant principalement concernés « . Les établissements belges auraient meilleure réputation mais seraient aussi 25 % moins onéreux.  » En réalité, il existe surtout un problème d’offre en France, qui n’est pas assez développée, décrit Henri Lewalle, chargé de mission aux affaires européennes à la Mutualité chrétienne. Puis certaines personnes âgées veulent aussi éviter la taxation sur le patrimoine.  »

Retour à la case fiscale. Mais, après tout, si la majorité des Français qui s’installent en terres belges étaient prioritairement poussés par un exil social ?

MÉLANIE GEELKENS

Et pourtant, les droits d’enregistrement sont plus élevés en Wallonie…

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