Le timide retour des  » oncles « 

Un mois après la venue du président Kabila à Bruxelles, une mission économique belge s’est rendue au Congo. Mais les difficultés demeurent nombreuses

De notre envoyé spécial

L e Potentiel : c’est le titre d’un des principaux journaux congolais. Un mot qui résume parfaitement l’état actuel de l’économie du pays. Plus ou moins ouvertement, les investisseurs étrangers convoitent un marché qui compte en théorie 55 millions de consommateurs. Ils rêvent des immenses réserves de cuivre, d’or et de diamants, dont l’ex-Zaïre regorge et qui demeurent largement sous-exploitées.  » Ici, il y a des richesses, mais le peuple n’en profite pas. Pour nous, il n’y a que la souffrance « , s’insurge Serge, un jeune habitant de Kinshasa. Depuis cinq mois, il travaille dans une fabrique de pain.  » J’ai de la chance car j’ai pu trouver un petit job. Mais regardez ! On vit comme des bêtes. Si ça continue comme ça, les gens vont tous mourir, là, en pleine rue.  » Dans la capitale congolaise, la misère est partout. Les quinze dernières années ont laissé un Etat exsangue, miné par le despotisme de Mobutu, les guerres, une corruption endémique et un laisser-aller général. Le pays ne s’en est pas encore relevé, et reste un des plus pauvres d’Afrique.

C’est donc dans un Congo au  » potentiel  » considérable, mais au tissu social et industriel délabré, que les représentants de 131 entreprises belges se sont rendus du 14 au 20 mars.  » Sommes-nous arrivés trop tôt parce qu’il n’y a pas encore toute la stabilité voulue ? Ou trop tard parce que d’autres sont déjà actifs ici ? Moi, je crois que nous venons au moment opportun « , plaide le vice-président du gouvernement wallon Serge Kubla (MR), qui a piloté la mission économique. Organisée par l’Agence wallonne à l’exportation (Awex), en collaboration avec Bruxelles Export et Export Vlaanderen, celle-ci a pris une envergure nationale. La presse congolaise n’a d’ailleurs pas hésité à titrer sur  » le retour des nokos (oncles) « . De fait, l’arrivée des investisseurs belges est attendue de pied ferme à Kinshasa. Lors de sa visite à Bruxelles, début février, le président Joseph Kabila avait déjà tenté de les séduire.  » Je suis en mesure de garantir votre sécurité au Congo « , assurait-il. S’adressant de nouveau à eux, les officiels congolais en ont remis une couche. Le vice-président Jean-Pierre Bemba a confirmé que le gouvernement de transition s’inscrivait  » dans une optique résolument libérale « .  » Vous avez retrouvé le goût du risque qui conditionne toute réussite en affaires « , s’est félicité M. Kabasu, président de la Chambre de commerce belgo-congolaise, visiblement satisfait de voir les patrons belges si nombreux.  » Il n’est plus question de zaïrianisation ou de nationalisation. Toutes les conditions sont réunies pour que vous veniez « , a renchéri M. Mukena, gouverneur du Katanga.

Pour l’heure, les entreprises belges ne se précipitent pourtant pas au Congo.  » Il y a un certain malaise social qui persiste, et de nombreuses raisons incitent à croire qu’il faut rester très prudent « , commente Philippe Maréchal, de la société Ibis Pharma. A la Chambre de commerce et d’industrie de Bruxelles, Bernard Fierens reconnaît les  » progrès énormes  » de ces derniers mois, tout en recommandant de  » ne pas s’emballer « . Même invitation à la prudence chez Jean-Luc Neuenschwander, conseiller au commerce extérieur résidant à Lubumbashi.  » Il y a place pour tout le monde dans ce pays où tout est à refaire, mais vous n’êtes pas en terrain conquis. Il ne faut pas croire que les opérateurs économiques vont vous passer commande sur le simple fait que vous êtes les gentils Belges de retour au pays « , a-t-il expliqué dans une note remise aux participants à la mission.

Sur le plan politique, le processus de transition se poursuit cahin-caha. Le président Kabila doit composer avec les ex-groupes rebelles qui font partie de son gouvernement. L’est du pays, par ailleurs, demeure sous haute tension. En dépit de ces incertitudes, quatre conventions viennent d’être signées par des sociétés belges dans les domaines de l’eau, de la pêche, du transport et de la santé. Certaines entreprises qui avaient quitté le Congo au moment des vagues de pillages (1992-1993) ont également amorcé leur retour. D’autres PME enregistrent des avancées significatives dans leurs démarches de prospection. Des réalisations satisfaisantes, mais qui demeurent toutefois limitées. Il redevient certes possible pour les patrons belges de gagner de l’argent au Congo, notamment via des partenariats avec les entreprises locales, mais ces activités génèrent en général peu d’emplois. Du coup, 85 % de la population continue à survivre grâce à la débrouille et à l’économie informelle des petits métiers de la rue. l

Ici, pas de stress. Vous ne verrez jamais quelqu’un courir « , avertit une chef d’entreprise belge qui apprécie la nonchalance de Kinshasa. Ce commentaire sera-t-il bientôt obsolète ? C’est le pari de Dominique Schwarts. Directeur d’un bureau d’études, il veut organiser… un marathon dans les rues de Kinshasa. Une idée a priori saugrenue, qui ne devrait pourtant pas rester lettre morte.  » Je suis un peu l’anecdote de cette mission économique, se réjouit-il. Sans bien connaître le pays, je me suis baladé. Avec une envie : offrir aux Kinois un grand événement fédérateur.  » A peine évoqué, le projet suscite l’enthousiasme du vice-président Arthur Ngoma. Celui-ci est si impatient qu’il exige que la course ait lieu dès septembre prochain. Près de 10 000 participants sont attendus au départ. Quant à l’arrivée de ce  » marathon pour l’unité nationale « , elle devrait être jugée dans l’imposant stade de Kinshasa. Jusqu’à la dernière ligne droite, les embûches seront toutefois multiples.  » C’est un défi énorme, mais le but n’est pas d’être directement rentable. Les coûts seront en grande partie couverts par les sponsors. A l’avenir, cet événement pourra servir de plate-forme pour organiser d’autres choses.  » D’ici là, Dominique Schwarts s’apprête à vivre une course contre-la-montre. l

François Brabant

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