LE TEMPS DES LATINOS

L’élection présidentielle permet tous les quatre ans de prendre le pouls de cette société américaine, miroir des vertus et des travers du capitalisme le plus échevelé. Le chemin vers le couronnement du 8 novembre est certes encore long et donc propice à d’imprévisibles rebondissements. Mais les joutes initiales de campagne et le premier vote effectif dans l’Etat rural de l’Iowa autorisent déjà à mettre en exergue des tendances qui contribueront à sacrer demain le 45e président d’une Amérique nouvelle.

Au pays de Dallas et des Kardashian, les sagas politiques familiales en viennent à s’essouffler. Le républicain Jeb Bush s’avère incapable de s’imposer en héritier d’un frère et d’un père présidents, lui qui végète dans les tréfonds des sondages nationaux et que le caucus de l’Iowa n’a pas réussi à booster. Même l’icône démocrate Hillary Clinton, promise à un succès incontesté malgré les frasques de son mari à la Maison-Blanche, en est réduite à afficher benoîtement son soulagement après une victoire étriquée contre son unique et inattendu rival, Bernie Sanders. Le Stéphane Hessel du Vermont (par l’intérêt qu’il suscite chez les jeunes comme le fit chez nous l’auteur de Indignez-vous !) ne sera sans doute pas un écueil insurmontable pour l’ancienne cheffe de la diplomatie américaine mais pourrait la transformer en une candidate démocrate  » mal élue  » par ses pairs.

L’importance renouvelée de la religion dans l’élection américaine est un autre enseignement de la campagne 2016. Et un sujet permanent d’étonnement pour des Européens, issus de sociétés sécularisées, au moment précis où la violence islamiste les pousse à renforcer la laïcité institutionnalisée comme outil de prévention. Plusieurs candidats républicains ont brandi leur foi pour séduire l’important électorat évangélique. Et le premier d’entre eux dans l’Iowa, le sénateur texan Ted Cruz, a osé prétendre qu’  » un président qui ne commencerait pas sa journée à genoux (pour prier) ne serait pas prêt pour être commandant en chef « . Les Etats-Unis, paradis de l’innovation et… des traditions les plus surannées.

L’irrésistible ascension de candidats hispaniques est toutefois la plus significative des leçons de cette entame de campagne. Avec Ted Cruz et Marco Rubio, surprenant troisième dans l’Iowa, les Républicains disposent de solides prétendants au poste suprême. Ils sont jeunes par rapport à leurs concurrents (45 et 44 ans), tous deux issus de familles qui ont fui la dictature de Fulgencio Batista à Cuba (avant de s’affirmer comme de fervents opposants au régime des frères Castro) et tous deux conservateurs (Cruz un peu plus que Rubio). Surtout, ils sont portés par une imparable évolution démographique qui a propulsé depuis 2010 les Latinos au rang de première minorité ethnique du pays avant les Afro-Américains (plus de 53 millions d’âmes, soit 17 % de la population fin 2013) et qui, grâce à une natalité plus vigoureuse, promet une communauté de 128 millions de personnes à l’horizon de 2060. Quand la population blanche, non hispanique, ne sera plus majoritaire…

L’élection présidentielle américaine s’annonce donc palpitante, forte de ses premières touches réjouissantes. La qualification de Donald Trump, discrédité par ces saillies racistes, n’est pas inéluctable. L’argent ne régit pas tout, la preuve par les ratés de Jeb Bush. Et, même si le pire n’est jamais exclu aux Etats-Unis, les électeurs américains pourraient avoir in fine à se prononcer entre la démocrate Hillary Clinton et le républicain  » modéré  » Marco Rubio, soit à élire la première femme ou le premier Latino, président(e) des Etats-Unis. Le scénario, en somme, d’un bon thriller américain.

de Gérald Papy

 » Ted Cruz et Marco Rubio sont portés par une imparable évolution démographique favorable aux Hispaniques  »

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