Le temps de vivre

(1) Le Roman du monde. Légendes philosophiques, Flammarion, 448 pages.

Hormis les trajectoires de quelques bénis des dieux, la condition humaine est rude et les tourments qui la déclinent – à l’instar des jubilations éphémères qui, parfois, il est vrai, les rendent endurables -, traversent toutes les cultures. Cette condition peut donc être regardée comme une espèce d’état universel, lequel, de surcroît, transcende les époques. Poètes et philosophes, romanciers et tragédiens – ces  » instituteurs de l’humanité  » -, ici et là, ont souvent rêvé et médité cette destinée commune. Tous ont ainsi, au fil du temps, composé comme un grand livre imaginaire de la vie. C’est cette aventure de la pensée, sorte de panthéon de l’esprit, que tente de ramasser Le Roman du monde,du philosophe Henri Pena-Ruiz (1).

Anthologie poétique de la culture, il se présente comme un florilège de légendes philosophiques ordonnées à la manière d’un récit initiatique. L’itinéraire chemine de l’invention de l’homme à l’idéal de sagesse en passant par le temps de vivre, l’aventure des sens, les sortilèges des passions, le monde imaginé, les vertiges de l’action, les tourments de l’histoire, l’horizon de justice et l’affranchissement de la pensée. Dix croisières thématiques scandées par des histoires û désormais proverbiales – issues de la tradition et des fables et que chacun peut entreprendre d’où il le désire afin de tracer librement son parcours buissonnier en compagnie de sa panoplie de héros chimériques.

Des personnages mythiques comme Prométhée ou îdipe, des emblèmes de l’univers religieux comme Job, des figures célèbres comme Robinson Crusoé, des personnalités illustres comme César balisent et ponctuent, en effet, le périple. Entourés d’allégories, de paraboles, de métaphores et de symboles – comme la chouette de Minerve dont l’envol suggère le temps difficile du discernement et de la circonspection -, ils dévoilent peu à peu, au voyageur curieux, que tous les hommes partagent les mêmes angoisses, les mêmes interrogations et que les affres de l’existence individuelle et collective sont le lot de chacun.

Ces expressions multiformes de notre sensibilité n’ont rien de rébarbatif. L’auteur, en effet, a pris le parti de mélanger l’absinthe de la pensée difficile avec ce miel qu’est la douceur de la poésie qui la dit. Car,  » si la poésie semble atteindre d’emblée une profondeur que la philosophie rejoint à la longue par la seule patience du concept, l’une et l’autre visent la même lumière « , professe à cet égard Henri Pena-Ruiz. Une lumière qui évoque avec force celle de la Grèce antique dont parle si bien Jacques Lacarrière : celle d’un temps révolu où l’homme se savait accordé avec l’essence divine et où, sans l’abolir, son panthéisme humain apprivoisait la transcendance.

Descartes énonçait :  » Il y a en nous des semences de science, comme en un silex des semences de feu ; les philosophes les extraient par la raison ; les poètes les arrachent par imagination : elles brillent alors davantage.  » Oui : c’est bien ce mélange lumineux qui anime Le Roman du monde. S’agit-il malgré tout d’une chronique dont les références culturelles ne parleront vraiment qu’aux hommes d’Occident ? Peut-être : l’ethnocentrisme est le seul reproche que les esprits chagrins pourront lui faire. Mais sans doute ces annales séculaires cernent-elles de si près l’humanité de l’homme devant les infortunes de l’action et le spectacle des choses que bouder son plaisir serait pécher par excès de scrupule. Laissons donc l’émotion nous emporter devant la scène toujours recommencée de nos matins et de nos crépuscules.

Jean Sloover

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