Le temps béni des colonies

Entre rage et désespoir, les colons de la bande de Gaza tentent de mobiliser tout Israël contre leur évacuation. Reportage

De notre envoyé spécial à Gouch Katif

Quelle tristesse ! Avant, on venait souvent en vacances par ici. Le calme et la plage nous faisaient du bien. Qui aurait pu penser qu’une figure glorieuse de l’histoire d’Israël comme Ariel Sharon voudrait rendre tout cela aux Arabes en rampant aux pieds des Américains ? » Emigrés de France peu après l’élection de François Mitterrand à la présidence de la République, en 1981, Simon Benveniste et sa famille vivent depuis lors à Gouch Etzion, l’un des principaux blocs de colonies juives en Cisjordanie. Mardi 28 avril, comme plus de 70 000 autres Israéliens, ils ont profité du  » Yom Haaatsmaout  » (la fête de l’indépendance de l’Etat hébreu) pour visiter une dernière fois Gouch Katif, un bloc d’implantations situé dans le sud de la bande de Gaza, et qui devrait être démantelé l’année prochaine.

Venus de tout le pays, la plupart de ces visiteurs d’un jour n’avaient jamais vu l’intérieur d’une colonie. Beaucoup d’entre eux ne s’étaient d’ailleurs jamais rendus dans cette partie de la bande de Gaza où les organisations palestiniennes poursuivent leurs attaques quotidiennes contre l' » occupant sioniste « . Mais leur motivation est élevée puisque la plupart d’entre eux ont patienté durant des heures sous le soleil avant de pouvoir pénétrer dans Gouch Katif. Il s’agissait, pour eux, de marquer leur opposition au  » plan de séparation unilatérale  » d’Ariel Sharon qui prévoit le retrait israélien des zones de la bande de Gaza qu’elle a continué à occuper depuis la signature des accords de paix d’Oslo (1993) ainsi que de quelques implantations isolées de Cisjordanie, en échange de la poursuite de la construction du mur de séparation en Cisjordanie ainsi que du renforcement de la colonisation dans ce territoire pourtant censé accueillir l’Etat de Palestine.

Révolution civile

 » Que Sharon remporte ou non le référendum organisé au sein du Likoud ( NDLR : son parti) au sujet du plan ne changera rien, affirme Benveniste. Bush ayant décidé que nous devons partir, nous finirons sans doute par le faire. Mais ce n’est que partie remise, car ce plan finira par nous exploser en plein visage. Les Arabes se sentiront encouragés à commettre d’autres attentats puisque nous leur aurons montré notre faiblesse. A un moment ou à un autre, nous devrons donc réoccuper Gaza et retrouver nos maisons abandonnées. Il faudra sans doute un peu les désinfecter, mais, au bout de quelques mois, tout recommencera comme avant.  »

Ces derniers jours, l’écart entre les partisans du  » plan de séparation  » (59 %) et ses opposants (40 %) s’est un peu resserré dans les sondages. En tout cas, à Gouch Katif, les militants du Yecha, le puissant lobby des colons de Cisjordanie et de la bande de Gaza, promettent que  » le démantèlement n’aura pas lieu « . Les plus fanatiques jurent même de se retrancher dans leur implantation avec femme et enfants et de finir  » comme à Massada « , par référence à une antique forteresse juive assiégée par les légions romaines et dont les défenseurs avaient fini par se suicider.

Plus diplomate, le leader du  » Yecha  » Bentsion promet une  » révolution civile si de bons juifs sont expulsés de leur terre « . Et de poursuivre :  » L’Intifada û la vraie û commence maintenant et c’est nous qui allons la mener. Nous disons au monde que nos dirigeants se sont fatigués avec le temps, mais pas nous. Car nous n’avons pas perdu notre foi et le peuple juif poursuivra sa mission sur la terre de Sion.  » Dans le public, ces propos et ceux des ministres  » faucons  » du gouvernement, tel Effie Eytam, venu promettre qu’  » aucun colon ne sera jamais expulsé de chez lui « , ne provoquent pas vraiment l’enthousiasme. Parce que ces ultras passeront de toute façon à l’opposition dès que le plan commencera à être appliqué, et parce qu’ils ne pourront pas empêcher grand-chose avant cela.

Sharon isolé ?

 » Ce qui nous frustre le plus, c’est que nous avons élu Sharon pour être sûrs que nous n’en n’arriverions jamais là, fulmine Oren Galili, un cadre du Beitar (le mouvement de jeunesse du Likoud) venu de Tel-Aviv soutenir les colons. Le pire, dans cette tragédie, c’est que le parti travailliste s’apprête à entrer dans la majorité et que notre Premier ministre se prépare à gouverner avec Shimon Peres, qui est notre pire ennemi !  »

Pour l’heure, même s’il semble en passe de remporter son référendum, Sharon semble de plus en plus isolé au sein de son propre camp. A l’exception de son vice-Premier ministre Ehud Olmert, les autres figures connues de son cabinet se préoccupent surtout de la suite de leur carrière : elles soutiennent le plan du bout des lèvres, mais ne s’engagent pas en sa faveur. En revanche, les opposants au plan font feu de tout bois. Après une longue période de silence, Benny Begin (le fils de l’ex-Premier ministre nationaliste Menahem Begin) est ainsi entré dans la campagne pour dénoncer le  » leurre de la séparation « .  » Nous ne nous séparerons pas vraiment des Palestiniens, puisque nous continuerons à leur fournir de l’eau et de l’électricité « , a-t-il notamment déclaré. Quant à la  » Zionist Organization of America  » (ZOA), elle loue des pages dans les principaux quotidiens pour prédire l’apocalypse si Gaza devait être évacuée.  » L’évacuation accentuera la terreur « , proclame-t-elle, en illustrant ses propos de photos sanglantes d’attentats-suicides.

Exiler Arafat

Afin de calmer la base du Likoud, très liée au  » Yecha « , l’entourage de Sharon fait courir le bruit que ce dernier pourrait démissionner s’il perdait le référendum du 2 mai. Dans la foulée, le Premier ministre promet de  » répondre plus durement si le terrorisme devait se poursuivre « . En outre, il multiplie les menaces contre Yasser Arafat, en affirmant que la promesse faite à Bush de ne pas porter atteinte à son intégrité physique  » est désormais nulle et non avenue « . En réalité, à moins d’un attentat de grande importance, la liquidation du président de l’Autorité palestinienne (AP) n’est pas (encore) à l’ordre du jour. En revanche, le Premier ministre et ses conseillers étudient sérieusement la possibilité de l’exiler à Gaza lorsque les colonies de ce territoire auront été démantelées. Là, le raïs serait encore moins  » nuisible  » à Israël que dans sa  » Mouqata  » de Ramallah, puisque Tsahal continuera à contrôler toutes les entrées de la bande et pourra donc empêcher les délégations étrangères de rendre visite au président palestinien.

Paradoxalement, la construction de maisons neuves se poursuit à Gouch Katif. Selon les estimations, les colons évacués recevraient une allocation de relogement de 400 000 dollars, auxquels s’ajouteront une série d’aides : suivi psychologique par des spécialistes, remboursement des frais de déménagement, abattement sur les taxes locales dans leur nouveau lieu de résidence, prime à la création d’entreprise, etc. Tout porte à croire qu’Israël s’est engagé à ne pas raser ses 21 colonies de Gaza, comme il l’avait fait en 1982 lors de l’évacuation de la ville de Yamit, une implantation créée dans le désert du Sinaï restitué à l’Egypte. Mais les responsables de l’Etat hébreu refusent de discuter du désengagement avec l’Autorité palestinienne, qu’ils accusent de  » ne rien faire pour combattre le terrorisme « . Ils voudraient, au contraire, transférer les implantations vides aux organisations internationales qui les transmettraient ensuite aux Palestiniens. Or celles-ci refusent de jouer les intermédiaires, afin de ne pas se retrouver complices du plan de Sharon.

A Neveh Dekalim (une colonie située dans le bloc de Gouch Katif), Ofer Adami jure en tout cas que sa maison  » ne tombera jamais dans les mains de terroristes « .  » Je préfère y mettre le feu moi-même et filmer l’événement « , lâche-t-il en montrant une belle villa au toit en tuiles rouges et entourée de gazon verdoyant.  » Il m’a fallu vingt ans de travail acharné pour arriver à construire tout cela. Lorsque je suis arrivé ici, Neve Dekalim n’était qu’un ramassis de dunes arpentées par quelques bédouins voyageant à dos d’âne. L’idée que ces gens-là mangent un jour sur ma terrasse me rend fou. Au nom de mon épouse et de mes enfants, je vous jure que cela ne se produira jamais.  »

Serge Dumont

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