Le syndrome coréen

Les provocations de Pyongyang révèlent l’instabilité d’une région cruciale, où la  » pax americana  » ne sera pas éternelle.

A défaut de nourrir les habitants du pays, dont la plupart se couchent chaque soir avec la faim au ventre, le régime dictatorial de la Corée du Nord force le respect sur un point au moins : il sait attirer l’attention. Les tirs d’artillerie, le 23 novembre, contre la petite île sud-coréenne de Yeonpyeong ont fait quatre morts, dont deux civils, et de nombreux dégâts (voir Le Vif/L’Express du 26/4). Alliés de longue date, Séoul et Washington ont lancé en mer Jaune, cinq jours plus tard, des man£uvres aéronavales présentées comme une démonstration de force.

Les dirigeants nord-coréens sont familiers des coups d’éclat. Selon Séoul, ces imprévisibles voisins auraient déjà torpillé une corvette en mars dernier, faisant 46 morts. Mais le récent bombardement est intervenu deux jours après une révélation qui, à elle seule, aurait suffi à inquiéter les observateurs les plus blasés : outre une filière de production de plutonium, dont l’existence était connue, il semble que Pyongyang possède une usine d’en-richissement d’uranium  » ultramoderne « , selon une équipe de scientifiques américains invités sur place. C’est fâcheux, car les maîtres de la Corée du Nord ont pris l’habitude de vendre leurs technologies aux plus offrants : Pakistan, Iran, Syrie.

Certains spécialistes voient dans les provocations en série de Pyongyang un effet de l’instabilité politique du moment : Kim Jong-un, le jeune fils de Kim Jong-il, tenterait d’asseoir son autorité afin de mieux assumer la succession de son père. Quelles qu’en soient les causes, l’affaire concerne la planète tout entière. Car elle déstabilise une région où se construit l’avenir du monde. Or l’équilibre stratégique de l’Asie orientale est précaire : les équivalents de l’Union européenne et de l’Otan y sont inexistants. Pis, la réconciliation entre anciens ennemis n’a guère commencé.

A défaut d’organisations ou d’alliances régionales solides, la zone bénéficie depuis une soixantaine d’années d’un garde-fou, le  » gendarme américain « . Ce dernier n’est pas désintéressé, certes, et Washington a longtemps soutenu des régimes autoritaires sous prétexte de lutte anticommuniste (Indonésie, Philippines, Corée du Sud). Reste que la présence des troupes américaines dans la région a sans doute permis d’éviter l’embrasement de conflits parfois aigus – entre Taïwan et la Chine continentale, par exemple.

Barack Obama et sa secrétaire d’Etat Hillary Clinton ne cessent de rappeler que l’Asie orientale demeure au c£ur de leur stratégie, malgré la poursuite des conflits en Irak et en Afghanistan. Mais la  » pax americana  » héritée de la Seconde Guerre mondiale touche sans doute à sa fin. La Chine développe sans cesse ses forces aéronavales, et ses revendications territoriales, souvent motivées par la course aux matières premières, prennent une tournure de plus en plus belliqueuse, en particulier avec le Japon.

Les gesticulations de Pyongyang agissent comme un révélateur, en somme : elles donnent un aperçu de ce qu’il pourrait arriver dans la région quand le pouvoir unipolaire des Etats-Unis aura vécu. Ce n’est pas beau à voir.

MARC EPSTEIN

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