Le syndicat perd la tête

La présidente de la FGTB rend les armes. Le syndicat socialiste est soumis à un vide du pouvoir, déjà tangible. Danger pour la  » Sécu  » fédérale !

La présidente d’un puissant syndicat qui claque lourdement la porte, à quelques semaines des élections sociales,  » le  » moment crucial pour tester la popularité des organisations de travailleurs : Mia De Vits, bientôt 54 ans, a causé un fameux séisme, le lundi 8 mars, en abandonnant la FGTB au milieu du gué. Engagée au syndicat socialiste comme on entre dans les ordres, dès le plus jeune âge, cette Flamande populaire et pragmatique a loupé sa sortie en laissant entendre implicitement que l’aile wallonne de l’organisation avait eu sa peau. Une argumentation très partielle, perçue comme un crime de lèse-majesté au sein de cette institution qui a résisté à toutes les phases de la réforme de l’Etat, fatales notamment aux partis politiques nationaux, scindés progressivement depuis la fin des années 1960. La mythique Fédération générale des travailleurs de Belgique serait-elle donc promise au grand déchirement entre Flamands et francophones ? Sortira- t-elle affaiblie du passage aux urnes sociales, prévu dans toutes les entreprises, du 6 au 19 mai ?

Pour cette femme un peu désabusée, qui avait été la toute première à diriger un syndicat, ces questions ne sont désormais plus les siennes. Mia De Vits a embrassé la carrière politique à laquelle elle avait juré à plusieurs reprises de résister, chuchote-t-on. La belle affaire pour le SP.A de Steve Stevaert… Le cousin flamand du Parti socialiste se cherchait une tête d’affiche pour les élections européennes du 13 juin prochain. Le populaire Stevaert déniche ainsi un concurrent de poids pour débattre avec les têtes de liste du libéral VLD (Guy Verhofstadt) et du chrétien CD&V (Jean-Luc Dehaene). Face à ces durs à cuire, De Vits devrait être crédible dans son plaidoyer pour une Europe plus sociale. Du même coup, l’homologue flamand d’Elio Di Rupo démontre à l’entame de la campagne électorale qu’il ne misera pas uniquement sur des candidats légers, médiatiques et sexy, comme on le lui reproche parfois. Enfin, Stevaert l’eurosceptique évite ainsi d’être embarqué dans un combat de titans qu’il n’affectionnait guère, lui le chantre de la proximité.

Pour la FGTB, en revanche, déjà ébranlée en 2002 par un scandale financier (l’affaire du Setca bruxellois) à l’impact désastreux, l’heure de vérité a sonné. La présence conjointe des deux partis socialistes au sein d’un gouvernement de plus en plus critiqué ne facilite pas ses desseins. Là où le syndicat chrétien CSC, privé de relais politiques, peut se permettre d’asséner ses objections de fond sur la vacuité prétendue de la politique de l’emploi ou sur les contrôles de disponibilité imposés aux chômeurs, la FGTB évite généralement l’affrontement et apparaît forcément moins combative aux yeux de ses militants, alors qu’elle est traditionnellement plus portée sur la contestation dure. Au sein du syndicat socialiste, on a ainsi reproché à Mia De Vits d’un peu trop ménager la coalition violette (socialistes et libéraux), et en particulier le… SP.A du ministre de l’Emploi Frank Vandenbroucke. Des syndicalistes wallons n’ont pas hésité à chahuter la présidente jusque dans les médias. Et les réalités différentes du sous-emploi, au nord et au sud du pays, accroissent forcément les tensions internes entre Flamands et francophones. Celles-ci sont très vives à l’heure actuelle, mais elles ne datent pas d’hier.

Pour autant, l’unité de façade de la FGTB ne relève pas uniquement du miracle. Deux éléments y contribuent historiquement. Un : les puissantes centrales professionnelles (ou  » sectorielles « ) veillent au grain. Les métallos, le secteur de l’alimentation, la fonction publique, les employés et beaucoup d’autres sont structurés de la même manière. A leur tête, il n’y a pas deux, mais un président, francophone ou flamand. Malgré les différences objectives entre les trois Régions du pays, ces centrales restent soudées… tout simplement pour conserver un pouvoir de négociation optimal face au patronat. Deux : la direction du syndicat ne s’accommode d’aucune faiblesse personnelle. Pendant vingt ans, jusqu’à la moitié des années 1980, le parfait bilingue Georges Debunne avait tenu son organisation d’une main de maître. Ses successeurs ont assisté, impuissants, à l’érosion de leur pouvoir. En place depuis deux ans à peine, Mia De Vits n’a pas fait mieux, alors que son crédit initial était important. Elle vient donc de déposer les armes en admettant que les liens internes étaient distendus. Incapable d’assumer l’impossible (?) synthèse. Pour l’instant, le Wallon André Mordant, n°2 de la FGTB, assume l’intérim. Mais si, en juin, aucun poids lourd n’émergeait à la présidence, avec pour mission de jeter des ponts entre Flamands et francophones, la scission de la FGTB en deux ailes distinctes serait inévitable. D’aucuns assurent que la CSC suivrait alors le même chemin et le maintien de la solidarité à l’échelle fédérale deviendrait forcément une utopie. Un coup dur pour cette sécurité sociale déjà malmenée sur le front politique et communautaire.

Philippe Engels

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