Le spectre de la défaite

Enlisement des GI, multiplication des prises d’otages, sauve-qui-peut des ressortissants étrangers… : la dynamique en Irak est en faveur des insurgés chiites et sunnites. Face à eux, Washington n’a le choix qu’entre une périlleuse escalade et un repli ingérable

George W. Bush ne croit pas si bien dire : l’Irak est à un  » moment crucial « . Un an après la chute des derniers bastions du régime de Saddam Hussein, la crise sur le terrain paraît sans issue tandis que, parmi les ressortissants étrangers, c’est la débandade. Déstabilisés par les prises d’otages à répétition, les pays occidentaux, qu’ils appartiennent ou non à la coalition conduite par les Etats-Unis, appellent leurs ressortissants à plier bagage. De nombreuses entreprises, qui avaient dépêché des équipes à Bagdad dans l’espoir de grappiller des contrats de reconstruction financés par la coalition, ont déjà évacué dans la plus grande hâte leur personnel expatrié. Et la plupart des organisations humanitaires, dont la présence était déjà fortement réduite depuis l’attentat contre le siège de l’ONU en août, ont elles aussi quitté l’Irak.

Prises d’otages stratégiques ? Ou financières ?

Les groupes d’opposants armés, qui s’attaquaient jusqu’ici aux troupes de la coalition et aux forces de sécurité irakiennes, n’ont pas mis longtemps à saisir l’impact des enlèvements de civils sur les opinions publiques des pays concernés. En une semaine, plusieurs dizaines d’étrangers ont été enlevés et, même si certains d’entre eux ont été rapidement relâchés, la psychose est désormais installée. Cette chasse aux otages marque un tournant dans le conflit. Les rebelles font notamment pression sur les  » maillons faibles  » de la coalition, comme le Japon, pour tenter de la faire éclater. Les Etats-Unis perdraient ainsi le paravent derrière lequel ils abritent leur occupation.

La gestion des rapts se fait néanmoins dans la confusion la plus totale. Certains captifs sont libérés pendant que d’autres sont kidnappés. Et la détention de ressortissants de pays non membres de la coalition montre que le phénomène dépasse le cadre strictement politique. Pourquoi détenir des Russes et des Chinois û relâchés peu après û, dont les gouvernements se sont opposés à la guerre menée par les Américains ? Il ne fait guère de doute que les motifs de la campagne d’enlèvements sont également financiers.  » Des groupes armés en quête d’argent ont trouvé le filon « , estime un diplomate européen.

Cette guerre des nerfs, si elle perdure, menace de vider l’Irak des étrangers qui y travaillent. Elle provoquerait un sauve-qui-peut de tous ceux, entreprises ou ONG, sans lesquels la situation économique du pays ne pourra être redressée. Et elle hypothèque déjà un possible recours à l’ONU, celle-ci n’ayant aucune chance de rétablir la paix et la sécurité là où l’armée américaine a échoué.

En attendant l’embrasement général ?

Après la poussée de fièvre de la semaine dernière, la coalition a connu quelques jours de répit depuis l’entrée en vigueur d’un cessez-le-feu. Mais, à Fallouja, où s’étaient produits de furieux combats entre insurgés sunnites et forces américaines, un raid aérien US fragilisait déjà la trêve, le 14 avril. Dans le même temps, des renforts américains étaient envoyés près de la ville sainte de Nadjaf, pour une éventuelle opération contre le chef rebelle Moqtada al-Sadr et ses miliciens chiites.

Désormais, les forces d’occupation bataillent en effet sur deux fronts : le triangle sunnite, fief des nostalgiques du raïs déchu et de la guérilla antioccidentale, et les bastions chiites, enfiévrés par une insurrection rageuse. L’histoire bégaierait-elle ? En 1920, confrontées à un défi analogue, les troupes britanniques n’avaient jugulé la double rébellion qu’au prix d’un long carnage. A la clé : près de 8 500 Irakiens et 2 200 soldats de Sa Majesté tués. Cette fois, pour les deux premières semaines d’avril, on estime que les combats ont fait au moins 700 morts parmi les insurgés irakiens et 70 parmi les marines. Un bilan auquel il faut ajouter les centaines de victimes civiles.

Toute la rébellion derrière Moqtada ?

Même si l’insurrection chiite n’est pas éteinte, les gains politiques paraissent déjà évidents pour Moqtada al-Sadr, son instigateur. La colère soulevée par l’intensité de la répression américaine à Fallouja a relégué au second plan les querelles confessionnelles. Une coopération localisée existe entre rebelles chiites et sunnites. Mais les portraits du chiite al-Sadr apparus dans certains bastions sunnites où Saddam est encore populaire indiqueraient plus un élan du c£ur que le début d’une réelle stratégie commune. En outre, l’Iran, qui ne se prive pas de condamner la politique américaine en Irak, s’est néanmoins gardé de soutenir ouvertement la révolte des partisans d’al-Sadr.

Pour enrayer la contagion chiite, Paul Bremer, le  » proconsul  » américain, a tout intérêt à ménager le grand ayatollah Ali al-Sistani, 73 ans, guide vénéré des chiites irakiens, partisan de la résistance  » pacifique  » à l’occupation. Mais il lui faudra lâcher du lest. Car jamais Sistani ne transigera quant à la révision de la Constitution transitoire adoptée dans la douleur le 8 mars, étrangère selon lui aux valeurs irakiennes. De fait, les articles  » progressistes  » consacrés au statut de la femme ou aux droits des minorités heurtent les masses chiites. De même, Sistani récuse le statut d’autonomie concédé aux Kurdes et le dessein fédéraliste affiché, perçus comme autant de stratagèmes destinés à priver la communauté chiite du pouvoir que lui vaudrait sa primauté démographique.

Contagion ou fuite en avant ?

Les Etats-Unis constatent, non sans effroi, qu’ils n’ont pas de relais efficaces en Irak. Les deux piliers de leur stratégie de sortie de crise, le Conseil de gouvernement provisoire, appelé à être souverain dès le 30 juin, et l’appareil sécuritaire, équipé et entraîné à grands frais, ont en effet révélé leur inconsistance à l’épreuve de la crise conjuguée de Fallouja et des milices de Moqtada al-Sadr. D’abord muet, le Conseil de gouvernement provisoire a multiplié les critiques sans faire preuve d’autorité. De leur côté, la police et le corps de défense civile ont abandonné leurs postes et commissariats dès l’apparition des premiers groupes armés. Un bataillon de la nouvelle armée a, en outre, refusé d’aller vers Fallouja.

Au dire de tous les observateurs, la pire erreur des Américains a été de dissoudre une armée irakienne de 450 000 hommes qui faisait vivre au moins deux millions de personnes. Ces militaires constituent à présent le fer de lance de l’opposition armée dans le triangle sunnite. Washington va donc devoir composer. Ou s’aventurer dans une fuite en avant militaire. Au cours de sa conférence de presse télévisée du 13 avril, George Bush n’a pas exclu l’envoi de renforts en Irak. L’armée américaine compte actuellement 135 000 hommes sur le terrain et le général John Abizaid, qui commande ces forces, a demandé au Pentagone de disposer de 10 000 à 15 000 soldats supplémentaires.

Un retrait anticipé semble donc exclu. Une telle reddition s’apparenterait à un suicide électoral pour le président sortant. De plus, à entendre Rohan Gunaratna, expert de la nébuleuse islamiste, tout repli anticipé  » ferait de l’Irak un nouvel Afghanistan et le prochain Disneyland terroriste « . La question n’est donc plus, pour l’administration Bush, de savoir quand sortir d’Irak, mais comment y rester.

Olivier Rogeau et Vincent Hugeux

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