Le souvenir et la vérité

Des gens âgés, souvent, affirment :  » De mon temps, les Noëls étaient blancs et les Pâques, fleuries.  » Tel n’est pas mon souvenir.

François Gandibleu, Bruxelles

Dans votre remarque, deux choses sont à considérer. Pourquoi embellit-on le passé, le sien ? Quelle est la vérité du souvenir ? L’histoire est la mise en forme de celui-ci. Et il tient, à la fois, de la mémoire, des traditions et des représentations intimes qui, en chacun de nous,  » accommodent  » les deux premières. Si les traditions sont essentiellement collectives, la mémoire offre un mélange de souvenirs personnels et de manières dont ils s’insèrent û parfois à notre corps défendant û dans la tradition.

Personnellement, je me rappelle quelques hivers rigoureux et, autour de moi, on ne cesse de répéter qu’il n’y a plus de saisons, que l’effet de serre amène à un réchauffement de la planète, ce que j’accepte sans trop y prêter attention n’étant pas expert. Va donc pour les hivers blancs et, de fil en aiguille, pour les Pâques fleuries. J’ajouterai que les Noëls blancs sont toujours plus festifs parce qu’ils répondent mieux à l’idée que l’on se fait, dans nos régions, de cette fête du bout de l’an. On en retient quelques-uns puisés dans notre souvenir et ils déteignent sur les autres, ceux des années lointaines dont la mémoire est incertaine. Bref, notre histoire intime est finalement dépendante de nos représentations actuelles. Porté à penser que hier n’est pas différent d’aujourd’hui ou le contraire, je verrai des Noëls blancs, retenus dans mon souvenir parce qu’ils sont exceptionnels ou, à l’inverse, je serai prêt à généraliser cette blancheur sur l’ensemble de mes premières années.

Ce processus de pensée est naturel. Nous n’avons pas prétention à jouer à l’historien, mais à chercher de quoi nourrir nos désirs ou nos regrets présents. Sans compter que plus l’âge en nous s’allonge, plus notre avenir s’installe dans notre passé. Et pourquoi ne pas lui donner belle allure ?

Et la vérité dans tout cela ? Elle n’est pas absente, mais elle s’habille autrement pour accueillir l’Histoire. Elle est sans prétention, sans grande culture et un peu irresponsable. Qu’importe, puisqu’elle nous parle pour nous réchauffer le c£ur, nous installer confortablement dans ce qui nous convient le mieux ; ainsi certaines personnes âgées se consolent de leur état en pensant aux bonheurs passés qu’on revoit avec plaisir.

S’agit-il encore de vérité ? Oui, d’une certaine façon. Elle confectionne ce sentiment d’authenticité qui, entre la vérité historique et le mensonge volontaire, nous tient chaud au c£ur.

Jean Nousse

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