Le souffle de la guerre

Un pas en avant, un pas en arrière : dans son combat contre le tabagisme, la Belgique hésite. Pour une mesure efficace de lutte, combien d’autres, délaissées ou mal appliquées ? Eteindre le feu des fumeurs passe par des décisions courageuses. Démonstration par Luk Joossens, expert OMS et auprès de la Fédération belge contre le cancer

Le Vif/L’Express : Depuis plus de vingt-cinq ans, vous luttez contre le tabagisme et vous dénoncez les pratiques des cigarettiers. Mais vous rappelez aussi que la Belgique manque de courage politique pour instaurer une prévention et un sevrage efficaces. Franchement, des mensonges, vous en avez souvent entendu…

Luk Joossens : Ceux de l’industrie n’ont pas manqué. Dans les années 1950, les industriels niaient en bloc les effets néfastes du tabac. Une vingtaine d’années plus tard, ils ont concédé qu’il pouvait être nocif, mais que beaucoup d’autres substances l’étaient aussi, et ils ont donc rejeté tout lien statistique entre tabac et cancer. Or les procès intentés par divers Etats américains ont révélé des documents internes à l’industrie prouvant qu’en réalité elle n’ignorait rien des effets délétères de ses produits. Ensuite, les cigarettiers ont modifié leur stratégie : pour consolider leurs positions et, finalement, sauvegarder leurs parts de marché, ils se sont posés comme des interlocuteurs raisonnables, légitimes, dialoguant avec les autorités et la population.

Cette collaboration entre l’industrie du tabac et les pouvoirs publics vous choque ?

La politique de fond des industriels n’a jamais changé : elle vise le profit. Pour ce faire, la confrontation ne les sert pas. Au contraire, ils sont gagnants lorsqu’ils proposent et soutiennent des mesures en apparence positives, au moins aux yeux des non-experts, mais qui sont sans impact ou d’un effet mineur sur les ventes.

Etes-vous en train de dire que l’on prend des mesures contre le tabac, parfois à grand renfort de publicité, alors qu’on les sait inefficaces ?

Mais oui ! Le débat sur l’interdiction de vendre des cigarettes aux mineurs en est un bon exemple. Certes, il intéresse les parents, provoque des discussions passionnées… Mais, il faut savoir que, pour être efficace, une telle mesure doit être imposée aux moins de 18 ans, en prévoyant de très lourdes sanctions pour les commerçants qui ne la respectent pas, et donc sous le contrôle d’inspecteurs en nombre suffisant. Sans parler des 30 000 distributeurs automatiques du pays, incontrôlables ! Bref, les cigarettiers et, entre autres, la Fondation Rodin, qu’ils subsidient, peuvent réclamer cette mesure : ils savent qu’elle n’aura aucun impact. Alors qu’une autre mesure serait, elle, bien plus susceptible de toucher les jeunes…

Parce que vous, vous savez comment empêcher les jeunes de fumer ?

Une mesure contre le tabagisme a fonctionné dans tous les pays qui l’ont expérimentée : l’augmentation du prix du tabac, brutale, de l’ordre de 10 % de plus que l’inflation. Ajouter de temps en temps quelques centimes au prix des paquets, cela ne sert à rien. Chez nous, la dernière augmentation l’a encore démontré : une étude que nous avons réalisée avant la hausse, en décembre dernier, et qui s’est prolongée après cette dernière, a prouvé que le nombre de fumeurs n’avait pas bougé d’un iota.

Hausser brutalement le prix du tabac, c’est punir la population la moins aisée qui est, également, celle qui compte le plus de grands fumeurs. Que répondez-vous à ces personnes qui disent :  » Fumer, c’est mon seul plaisir  » ?

Elles ont raison : c’est à nous d’aider celles et ceux qui en ont le plus besoin et de leur permettre de cesser de fumer. A nous, aussi, de leur montrer les côtés positifs d’une qualité de vie sans tabac. Mon rêve, c’est qu’une politique de sevrage puisse enfin leur être proposée, avec des remboursements possibles. Pour cela, il faut de l’argent. Et là, on touche à une autre mesure indispensable contre le tabagisme : la création d’un grand fonds de lutte, subsidié par l’Etat. En 2003, pour la prévention, la pénurie a encore été de règle en Belgique, avec un budget de 230 000 euros seulement ! Pour 2004 et 2005, contrairement à ce qui avait été convenu, le gouvernement fédéral se contente d’ouvrir une ligne budgétaire (avec 1 million d’euros pour cette année, et 2, l’an prochain).

Vous allez enfin recevoir des fonds et cela ne semble même pas vous faire plaisir !

Parce que ce qu’il faut, c’est un fonds, indépendant de toutes les structures du tabac, et avec des contributions légales d’un montant de 12 à 15 millions d’euros par an ! Je ne comprends pas le blocage qui empêche l’installation de ce fonds… Et, par ailleurs, je rappelle que l’existence d’une fondation liée à l’industrie du tabac, tel qu’il en existe en Belgique, nous rend la vie plus difficile, et non pas plus aisée. En toute logique, son intérêt est de contrôler l’agenda des mesures contre le tabac et de faire passer, en priorité, les moins gênantes pour l’industrie…

Les fumeurs aimeraient qu’on ne les stigmatise pas. Ils rappellent souvent qu’en termes de taxes et d’accises ils sont un bienfait pour l’Etat et ils prétendent couvrir largement les dépenses qu’ils entraînent, par exemple, en soins de santé.

La dépendance entre l’Etat et les recettes fiscales issues du tabac ne peut être niée. En 2003, les fumeurs ont  » rapporté  » 2,164 milliards d’euros. Imaginons un instant qu’il n’y ait plus aucun fumeur chez nous. A long terme, cela ne serait pas du tout bénéfique au ministre des Pensions, puisque cela allongerait de quatorze ans, en moyenne, la vie de 28 % d’ex-fumeurs ! En revanche, le ministre des Affaires sociales se réjouirait, au moins dans les dix à vingt ans à venir, puisqu’on éviterait de voir des dizaines de milliers de malades. En tout cas, dans l’immédiat, le ministre de l’Emploi ferait une très bonne affaire. En effet, on sait que les dépenses qui ne sont plus effectuées pour le tabac se portent sur d’autres biens (le ministre du Budget n’a donc rien à craindre pour les recettes de TVA) et sur d’autres types de consommation. En particulier, l’Horeca en bénéficie largement. Du coup, des milliers d’emplois peuvent être créés.

En réalité, un Etat qui se lance dans une vraie politique antitabac ne prend pas un énorme risque financier, ne serait-ce que parce que tout le monde n’arrête pas de fumer en même temps ! Il a donc tout intérêt à mener une telle politique et à proposer aux fumeurs d’éviter des risques de mort subite du nourrisson, de crise cardiaque à 40 ans, de cancer du poumon à 55, de bronchite chronique obstructive à 60, avec cinq ans de fin de vie très pénible… Mais cette logique-là implique de sortir d’une politique à court terme, fondée sur le besoin de recettes pour l’année fiscale suivante…

Quelles sont les mesures qui donnent de vrais résultats, incitent les fumeurs à arrêter et les jeunes à ne pas commencer ?

Outre les mesures déjà citées, l’interdiction de fumer dans les lieux publics, les cafés et restaurants mais, surtout, dans les entreprises s’avère efficace. Depuis quelques années, en milieu professionnel, la Belgique dispose de la loi la plus favorable du monde aux fumeurs. D’ailleurs, je possède des documents prouvant que c’est l’industrie qui, à l’époque, l’avait dictée au ministre !

S’il devient impossible de fumer au travail (sauf, tout au plus, dans des fumoirs prévus pour ce faire), 4 % des fumeurs s’arrêtent. En moyenne, les autres diminuent leur consommation de 3 cigarettes par jour. Cette mesure d’interdiction sur les lieux de travail est prévue pour 2006, si le gouvernement tient sa promesse. Reste à espérer aussi que cette règle sera mieux appliquée que dans l’Horeca où, en quatorze ans, personne n’a vraiment réussi à la faire respecter strictement. Plus de 20 études indépendantes montrent pourtant que les restaurants et les cafés sans tabac gagnent davantage de clients qu’ils n’en perdent…

Alors, en Belgique, on a  » tout faux  » face au tabac ?

Non, bien sûr, même si tout progrès prend énormément de temps avant de voir le jour ! Les francophones, par exemple, se sont dotés de centres d’aide efficaces et performants, les médecins se forment aux aides au sevrage, les pharmaciens s’informent, les publicités sont interdites, ce qui constitue également une mesure de lutte importante… C’est en Belgique, aussi, que figurera le plus grand espace (55 % du paquet) pour les avertissements inscrits sur les paquets de cigarettes. Les jeunes de 15 à 24 ans et ceux qui veulent arrêter de fumer dans l’année y sont le plus sensibles.

Nous n’avons pas les mêmes valeurs. Elle cherche le profit. Moi, je veux faire baisser ses ventes. On ne peut discuter avec des objectifs aussi contradictoires…

Le ministre de la Santé a présenté un plan de lutte contre le tabac, comprenant les mesures que vous préconisez aussi. Alors, heureux ?

Ce qui compte, c’est de voir si les mesures les plus importantes seront appliquées. Et si ceux qui tentent de lutter contre le tabagisme ne seront pas affublés d’une image de rabat-joie, d’empêcheurs de vivre en liberté, alors que ce sont les fumeurs qui le sont !

A la Fédération belge contre le cancer, dès le lendemain de la Journée mondiale contre le tabac, ce 31 mai, nous ouvrirons un numéro d’appel pour tous ceux qui sont concernés par le tabac et qui veulent arrêter de fumer (070 22 72 27). Mais, dans un an, sauf changement, nous savons que nous n’aurons plus les moyens de subsidier cette ligne d’entraide…

Entretien : Pascale Gruber

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