Le songe de la peinture

Guy Gilsoul Journaliste

Un peintre ignore où le mène son ouvre. Certains s’épuisent, d’autres se suicident. Louis Van Lint (1909-1986) découvrit la liberté après trente ans de recherches

Bruxelles, musée communal d’Ixelles. Rue van Volsem. Jusqu’au 4 mai. Du mardi au vendredi, de 13 à 18 h 30, les samedis et dimanches, de 10 à 17 heures. Tél. : 02 515 64 21.

Au départ, que possède un peintre pour mener à bon port le défi qu’il s’impose ? Mis à part sa sincérité, il n’a pour convaincre que quelques outils, un support rectangulaire, un choix de motifs et une personnalité dont il ignore à peu près tout. Si, comme Louis Van Lint, il a bon caractère, peut faire rire, voire séduire, et possède le sens de l’organisation, le succès se fait moins attendre. Ainsi, il faut moins de sept ans au peintre bruxellois pour passer d’une première exposition (en 1941, au salon Apport dont il est le cofondateur) à une reconnaissance internationale à la Biennale de Venise. Mais est-ce à dire pour autant que le chef-d’£uvre était au rendez-vous ? Non, évidemment.

Une rétrospective comme celle organisée par le musée d’Ixelles et la Fondation Serge Goyens de Heusch (qui rassemble aux mêmes dates les £uvres sur papier) permet alors de se rendre compte que l’essentiel ne se joue pas sur la place publique mais entre les quatre murs silencieux d’un atelier où le peintre cherche désespérément à naître. Or tout est déjà en germe, à son insu, dès les premières pochades. Dans deux toiles datées de 1936 et 1937 (Van Lint a alors 28 ans et sort à peine de l’académie), il n’y a rien que de très banal. Un autoportrait et un paysage sans âme ni expression. Rien, sauf les gris subtilement colorés et une façon nerveuse d’appuyer les contours par des cernes noirs. Il reste évidemment tout à faire, quitte à se tromper ( L’Ecorché ou Le droit se balance de 1943). Mais, au même moment, par le biais de motifs sans histoire (les Intérieurs, La Fenêtre ou encore Les Cabines de plage), il révèle plus franchement son tempérament de coloriste tout en explorant de nouvelles possibilités de cadrage qui le mènent à s’interroger sur la valeur des rythmes dans une composition. Dans cette voie, il élargit ses thématiques et s’inspire des échafaudages, des clôtures ou encore des voilures tout en enrichissant le caractère de ses tracés par l’exploitation de formes inédites, venues de sa passion pour les outils anciens.

Parallèlement, Van Lint ne veut rien ignorer des artistes de son temps. On note l’influence de Picasso (dès 1947) et, plus tard, de Jacques Villon, Serge Poliakoff ou encore Alfred Manessier. Mais c’est l’exemple de Paul Klee qui lui évite sans doute de tomber dans le piège de l’esthétisme dont les années 1950 furent malheureusement friandes. D’abord, parce que le peintre suisse avait, comme Matisse, à c£ur d’exalter le tracé par la teinte et vice versa. Mais, surtout, parce que Paul Klee avait énoncé les liens profonds qui unissent la créativité de l’homme et celle de la nature. Dès la fin des années 1940, Van Lint s’engage alors de manière plus spontanée dans la voie d’une peinture joyeusement iconoclaste. Cela commence par un paysage marin où, dans les bleus et les traits noirs, l’horizon disparaît en même temps que se mélangent vagues et nuages. Hormis un intermède géométrique qui l’éloigne de lui-même (tout en le rapprochant de ce qui est à la mode), il poursuit cette plongée dans l’abstraction et, dès l’année 1956, aboutit à des espaces harmonieux quoique faits d’éléments éparpillés, dissous et informes (les Broussailles, les Algues marines). Il faudra encore attendre dix ans et l’émerveillement en Espagne, en Grèce et peut-être, par-dessus tout, en Tunisie, pour que naisse enfin la singularité de Louis Van Lint. Il avait 60 ans.

En moins de vingt ans, tout va alors aller très vite. Les chefs-d’£uvre gagnent la monumentalité, l’aisance, le vrai rire du philosophe. L’audace de tout oser et même d’en revenir parfois aux gris. Oui, la peinture, c’est aussi parfois ce bonheur-là.

Guy Gilsoul

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