Le soldat de la paix

Olivier Rogeau
Olivier Rogeau Journaliste au Vif

C’est l’histoire d’un officier dont la vie professionnelle a basculé au lendemain de la chute du mur de Berlin.  » Imaginez le choc, raconte le général Jean-Marie Jockin, actuel  » vice-chef de la Défense « (en clair, le n° 2 de l’armée belge). A cette époque, nous étions basés en Allemagne, où nous avions le couteau entre les dents, face aux chars du Pacte de Varsovie. Commandant du 2e régiment de carabiniers cyclistes, j’étais occupé à reconnaître nos positions le long de la Weser quand on m’a chargé, en mars 1992, d’une tâche radicalement différente. Une mission de paix ! Avec des unités taillées sur mesure. Je me retrouve à la tête du premier bataillon belge déployé en ex-Yougoslavie, sous l’égide des Nations unies. Pour couronner le tout, mon supérieur hiérarchique, en Slavonie, notre secteur, est un Russe ! L’ennemi d’hier. Un homme que j’aurais pu affronter sur la Weser et qui me parlait des plans soviétiques d’invasion de la Belgique !  »

Exit la guerre froide. Au danger de voir déferler sur l’Europe les blindés de l’Armée rouge ont succédé des menaces plus diffuses, plus nombreuses, plus lointaines, nées de guerres civiles ou du terrorisme. Place, dès lors, aux missions de maintien ou de rétablissement de la paix. L’ultime trace d’une présence militaire belge outre-Rhin doit disparaître d’ici à 2004. Entre-temps, le gouvernement belge a  » suspendu  » le service militaire, en 1994, et l’armée est devenue un chantier permanent. Il n’y est question, depuis plus de dix ans, que de réformes, de modernisation et, surtout, d’économies. Les  » dividendes de la paix « . La philosophie générale du dernier plan de restructuration tient en une phrase : des militaires moins nombreux, mais plus jeunes, mieux entraînés, mieux équipés et mieux payés.

L’objectif est de rendre l’armée plus opérationnelle. Mais l’impression prévaut que le gouvernement ne lui donne pas les moyens financiers qui lui permettraient d’être à la hauteur des grandes ambitions politiques de certains ministres. Dès lors, l’important, désormais, n’est plus tellement ce que l’on fait mais l’image que l’on offre au public. Priorité, donc, à la communication. Le ministre de la Défense parcourt le monde. Il envoie les militaires belges ratisser les plages polluées, leur fait construire des écoles au Bénin et organise des concerts pour le contingent expédié à Kaboul.

Qu’en pense-t-il, notre soldat de la paix ? Sous le casque bleu ou le béret rouge, il y a, au départ, l’envie d’aller voir ailleurs, d’être utile, de venir en aide à des populations prises au piège de la guerre et des conflits non résolus…  » On est des ambassadeurs de la paix « , affirme un sergent. Bel idéalisme ? Mieux vaut l’avoir chevillé au corps lorsque, investis d’un mandat ambigu, il s’agit de maintenir une paix qui n’existe pas, comme ce fut le cas au Rwanda ou dans les Balkans.

Un autre défi est de réussir à faire vivre durant quatre mois û durée habituelle d’une mission û un groupe de soldats remuants dans un espace extrêmement confiné. Tous n’héritent pas d’un travail passionnant. Bien sûr, il y a les primes de mission, alléchantes. Elles n’empêchent pas les déchirures familiales, un véritable fléau dans la profession. Pour soutenir le moral des troupes, l’armée s’efforce de faciliter les télécommunications avec le pays et de mieux assurer l’acheminement de colis. Elle organise des réunions d’information pour les familles et prévoit un appui psychosocial aux hommes en opération. Une manière de prévenir les écarts de conduite de nos soldats d' » élite  » qui, en Somalie, au Rwanda ou en ex-Yougoslavie, ont parfois terni l’image de l’armée.

C’est quoi, finalement, un soldat de la paix ? Un  » volontaire  » qui s’engage pour tuer la guerre mais ne tuer personne ? Un militaire reconverti en humanitaire pour restaurer la bonne conscience internationale ?  » Au-delà des convois escortés, des patrouilles, des factions derrière des sacs de sable ou de la réparation d’un dispensaire local, confie un soldat rentré du Kosovo, il y a, parfois, la satisfaction d’avoir pris une petite initiative qui aide des gens démunis à vivre mieux.  »

Olivier Rogeau

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