Le socialiste de droite

C’est le ministre le plus populaire du gouvernement français. Un homme qui aime bousculer son propre camp. Peut-il faire de la gauche le parti de l’ordre ? Enquête sur le premier flic de France.

Pendant le tête-à-tête avec le ministre de l’Intérieur de Nicolas Sarkozy Claude Guéant, lors de la traditionnelle passation de pouvoirs, Manuel Valls n’a pas vraiment eu les oreilles qui sifflaient. Le choix de son directeur de cabinet ? Rien à redire ! lui a lancé la bête noire de la gauche, dithyrambique sur le préfet Jean Daubigny. Une fois qu’il s’est installé dans son bureau, ce 17 mai, le téléphone n’a pas cessé de sonner. Et les félicitations ne venaient pas d’un seul camp. C’est Jean-François Copé, secrétaire général de l’UMP, qui l’a appelé,  » sincèrement heureux de sa nomination « . C’est Brice Hortefeux, un autre de ses prédéceseurs au ministère de l’Intérieur, qui lui a laissé un message. Pendant ce temps, une figure de la droite pas vraiment mollassonne, Christian Estrosi, le député-maire de Nice, confiait :  » Manuel et moi [sic], quelle différence ? On parle le même langage, mais toute sa démonstration est détruite par [la ministre de la Justice] Christiane Taubira.  » Même les jugements négatifs n’étaient que des demi-critiques. Observant les premiers pas du nouveau ministre, l’ancien secrétaire général de l’UMP, Xavier Bertrand glissait :  » Valls ? C’est Sarkozy sans le son. « 

Quand il s’agit d’attaquer la gauche, la droite a un sujet de prédilection : la sécurité. Mais quand il s’agit de dire du bien d’un homme de gauche, la droite n’a qu’un nom à la bouche : Manuel Valls. L’un de ceux auxquels Nicolas Sarkozy songea le plus lorsqu’il voulut concrétiser ses rêves d’ouverture, en 2007. Aux législatives, le socialiste a fait des cartons jusque dans les villes UMP de sa circonscription.

Longtemps, à cause de ses positions  » droitières « , Manuel Valls a vu son ascension contestée dans son propre camp. Depuis la présidentielle, il n’est plus perçu comme le vilain petit canard de la gauche. Sur les 35 heures, la TVA sociale ou les retraites, ses propos hérissaient ses camarades. Il assumait même pleinement la personnalisation du pouvoir, dans un registre dont les socialistes aiment à croire qu’il est réservé à la droite. Pis, il suggérait carrément de modifier l’appellation du  » Parti socialiste « . Le PS, tu l’aimes ou tu le quittes, lui disait alors Martine Aubry.  » Les militants le détestaient, rappelle un dirigeant. Son rôle pendant la campagne lui a redonné de la crédibilité et l’a propulsé comme un possible successeur de François Hollande.  » Pour les législatives, il a été le socialiste le plus demandé – il est allé soutenir plus de 20 candidats en trois semaines.

Manuel Valls est aujourd’hui le ministre le plus populaire du gouvernement français, devançant parfois son chef, Jean-Marc Ayrault. Selon le baromètre BVA-Orange-France Inter-L’Express, réalisé les 21 et 22 juin, il est la première des personnalités dont les Français souhaitent qu’elle ait davantage d’influence. Plébiscité par 71 % des sympathisants de gauche (+ 7 points en un mois) et apprécié par la droite. Manuel Valls a une image de fermeté et il la revendique :  » C’est pour cela que j’ai été nommé.  » En matière de sécurité, mais aussi d’immigration, la gauche doit maintenant apporter la preuve de son évolution – lui dirait qu’elle doit montrer à quel point elle est  » décomplexée « .

Sa hantise : passer pour un Sarkozy de gauche

Sur son bureau s’entassent des dossiers sensibles, qui vont jalonner le mois de juillet : définir les critères de régularisation des sans-papiers ( » Il n’y aura pas de régularisation massive « , a-t-il indiqué au Monde) ; régler la question de la présence des enfants dans les centres de rétention ; plancher sur plusieurs projets de loi (sur les titres de séjour, l’immigration économique, les gardes à vue des étrangers).  » La droite va chercher à nous attaquer sur l’immigration et la justice, plutôt que sur la question de la sécurité, où son bilan est négatif « , anticipe Valls, qui a déjà trouvé un argument.  » Elle a régularisé de 26 000 à 30 000 personnes par an. C’est-à-dire massivement. Elle ne peut pas nous faire de procès.  » Dès son arrivée au ministère de l’Intérieur, il a entamé une tournée des commissariats suivie par un essaim de journalistes. Une méthode rapidement abandonnée. Sans doute pour ne pas passer pour un  » Sarkozy de gauche « . Sa hantise ! Le 8 juin, il tombe sur un article de Libération, titré  » Islam : Valls a le même discours que Sarkozy « . C’est un reportage sur le vote de la communauté musulmane à la présidentielle, dans lequel un responsable associatif rappelle que l’ex-député de l’Essonne fut l’un des rares socialistes à voter pour l’interdiction du port du voile intégral. Ni une ni deux, Valls envoie un SMS au directeur de la rédaction du journal, Nicolas Demorand. En privé, il reconnaît toutefois des mérites à Nicolas Sarkozy pour son premier passage à l’Intérieur :  » En 2002, il donne aux Français le sentiment qu’il veut traiter un problème, et il le traite un peu. « 

Mais celui qui fut quatre ans ministre de l’Intérieur et cinq ans chef de l’Etat n’a pas réussi, au final, à faire reculer l’extrême droite en France.  » Je veux réhabiliter le rôle de l’Etat et ne pas laisser la nation à la droite et au FN, explique Manuel Valls, qui a imposé La Marseillaise dans les meetings de François Hollande pendant la présidentielle. La montée du Front national n’est pas qu’une question de sécurité ou d’immigration. Il y a une peur de l’avenir chez les gens isolés dans leur quartier ou dans les milieux ruraux, éloignés des services publics. « 

Le 22 juin, il se rend aux obsèques des deux femmes gendarmes assassinées par un récidiviste, dans le Var (sud-est de la France). Dans le Falcon qui quitte Paris aux aurores, il feuillette la presse. Le Figaro consacre une demi-page à sa femme, la violoniste Anne Gravoin, qu’il range soigneusement dans une chemise. Dans Le Parisien, une interview retient son regard : Christiane Taubira, sa collègue responsable de la Justice, défend mordicus la suppression des peines plancher, qui interdisent aux juges de prononcer une peine inférieure à une certaine durée pour les délinquants au lourd pedigree. Ces déclarations tombent au mauvais moment.  » Je n’étais pas au courant de cet entretien.  » Il cache mal une pointe d’agacement.

Manuel Valls a du mal à réprimer l’envie qui a toujours été la sienne de faire entendre sa petite musique. Sa différence. En février 2010, il cosigne une proposition de loi constitutionnelle  » visant à accorder le droit de vote et d’éligibilité aux élections municipales aux étrangers non ressortissants de l’Union européenne résidant en France « . Rejetée par les députés, elle fut portée par le candidat Hollandeà mais le ministre de l’Intérieur est désormais beaucoup plus prudent, car il estime que le candidat a perdu  » un, voire deux points  » au second tour de la présidentielle à cause de ce projet :  » Ce n’est pas du tout le même symbole qu’en 1981, où ce droit de vote apparaissait comme une reconnaissance à l’égard de ceux qui venaient travailler dans notre pays.  » Pas le même symbole, mais le même résultat qu’au lendemain de la victoire de François Mitterrand (c’est-à-dire l’abandon de cette mesure emblématique) ?  » C’est un thème qui permet la jonction des électorats de droite et d’extrême droite, avertit Manuel Valls. Je songe aux municipales de 2014 et je dis juste : attention. « 

 » Je veux participer à la réélection du président « 

Se distinguer, encore et toujours. Un matin, dans les studios de RTL, François Hollande l’a taquiné :  » Au lieu de jouer au Premier ministre, donne-moi mon agenda !  » La campagne présidentielle touchait à sa fin et Manuel Valls a pu penser que le futur chef de l’Etat, même furtivement, se posait – plus sérieusement – la question de sa nomination à Matignon. Cela ouvre des perspectives. L’ex-paria du PS s’est longtemps projeté en 2017. Ce serait son heure. Il va devoir patienter.  » Je veux participer à la réélection du président « , avance Valls.  » La victoire de Hollande a calmé cette génération impétueuse « , note un cacique.  » « Hollande en a pour dix ans », m’a dit Manuel, raconte un élu. Il m’a parlé à demi-mot de 2022 : « Il faut qu’on apprenne à travailler ensemble ». « 

Au ministère de l’Intérieur, il a encadré la Une de Libération,  » Wanted « , avec sa photo. Sa table de bureau est celle de son héros, Georges Clemenceau.  » L’historiographie de gauche l’a mis de côté, le considérant comme un homme de droite « , se lamente Valls, qui prend un malin plaisir, dans son livre Sécurité, la gauche peut tout changer (Editions du Moment), à rappeler la manière dont, en 1906, le Tigre avait interpellé Jean Jaurès à la Chambre :  » Que ferez-vous si votre préfet vous télégraphie : « On pille la maison d’un mineur » ? Ayez le courage de répondre. Dites si, oui ou non, vous feriez protéger l’ordre ?  » Le socialiste, embarrassé, était resté coi. Ah, la gauche et ses préventionsà Manuel Valls, lui, aurait répondu sans hésiter.

ERIC MANDONNET ET MARCELO WESFREID

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