Le rouge et le blanc

(1) Le Dossier Nihoul. Les enjeux du procès Dutroux, éditions EPO, 223 pages.

Info ou intox ? Pendant que le procès Dutroux chemine douloureusement vers la vérité judiciaire, un livre consacré à Michel Nihoul connaît ces jours-ci un certain succès. Il se présente comme  » indispensable  » pour mesurer les enjeux de cette affaire (1). S’il n’est pas sûr que Nihoul soit coupable, assure-t-il en substance, pour autant, la thèse d’un Dutroux prédateur isolé défendue par le juge Langlois est absurde. Pourquoi ? D’abord parce qu’il est impensable que la Belgique soit le seul pays au monde où des réseaux de trafic d’enfants seraient inexistants. Ensuite, parce que, après sept ans d’instruction,  » nous ne savons pratiquement rien  » tant Nihoul est protégé en haut lieu…

Le raisonnement tient en trois temps. Un, Nihoul, le rupin, a fréquenté un milieu de nantis où évoluent des pédophiles notoires. Deux, il existe une mouvance criminelle Dutroux- Nihoul : leur complicité dans plusieurs trafics en atteste. Trois, les pistes susceptibles d’établir la connexion entre les enlèvements d’enfants et la clientèle pédophile proche de Nihoul n’ont pas été explorées, jetant aux oubliettes la thèse des réseaux chère au mouvement blanc. CQFD ?

Le livre rappelle certains faits troublants. Il est assez bien documenté et dûment référencé. Ses sources sont essentiellement des procès-verbaux d’audition. Le caractère officiel de ces documents, néanmoins, ne garantit en rien la véracité des déclarations qu’ils consignent : les allégations de l’un ou l’autre, si elles confortent le scénario du livre, ne sont pas la preuve de sa pertinence. Il en va de même des articles de presse cités dans l’ouvrage : des opinions relayées par des journaux ne sont pas paroles d’évangile. En outre, le bouquin reposait au départ sur l’hypothèse û jugée scandaleuse û que Nihoul échapperait aux assises. Son éditeur a donc été pris de court par la décision de la chambre des mises en accusation d’envoyer Nihoul à Arlon.

Corrigé à la hâte, le livre rate en partie sa cible : accréditer l’idée d’une  » justice de classe  » en Belgique. L’auteur, Herwig Lerouge, en effet, est journaliste à l’hebdomadaire Solidaire, le périodique du Parti du travail de Belgique de sensibilité maoïste : fidèle à ses convictions, il entend bien persuader ses lecteurs que  » le mépris de la justice pour les enfants du peuple provient (…) du fait que les magistrats sont mêlés par mille liens aux riches « . Et Lerouge de dénoncer sans relâche un milieu trouble coalisant haute finance, sommet de la police et de la justice, crime organisé et mouvements d’extrême droite. Fantasme ? A chacun de juger. L’affaire de Bruay-en-Artois devrait néanmoins faire réfléchir à ce manichéisme qui oppose la vertu plébéienne au vice bourgeois.

En 1973, le cadavre d’une fille de mineur âgée de 16 ans y est découvert dans un terrain vague. Très vite, les soupçons se portent sur le notaire Pierre Leroy qui habite une villa proche du lieu du crime : les turpitudes sexuelles que la rumeur lui reproche indiquent forcément sa culpabilité ! Et là aussi une certaine presse d’extrême gauche se déchaîne. Le journal La Cause du peuple, organe du mouvement maoïste Gauche prolétarienne, cherchant à attiser la colère populaire, bascule dans le lynchage médiatique.  » Le crime de Bruay, écrit-il, il n’y a qu’un bourgeois pour avoir fait ça !  » Accusé par un  » petit juge  » (Henri Pascal), Leroy sera finalement disculpé. Vivons-nous aujourd’hui quelque chose de similaire ? Etonnante coïncidence en tout cas : Bruay-en-Artois, fusionnée avec une commune avoisinante, s’appelle désormais Bruay-la-Buissière…

jean sloover

La thèse des réseaux pédophiles séduit l’extrême gauche. Mauvais remake ?

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