Le rigorisme d’Alma et Lila

(1) Véronique Giraud et Yves Sintomer, Des filles comme les autres û Au-delà du foulard, éditions La Découverte, 196 pages.

Alma et Lila, élèves à Aubervilliers (banlieue parisienne), portent le hijab, le foulard islamique. En octobre 2003, un conseil de discipline a prononcé pour cela leur exclusion du lycée qu’elles fréquentaient. Un livre consigne aujourd’hui leur perception de l’affaire dans un entretien avec deux enseignants (1). S’appuyant sur les propos des deux jeunes filles, ceux-ci s’attachent à récuser quelques-uns des arguments fréquemment invoqués contre le port du foulard. Ils soutiennent notamment que l’égalité hommes-femmes n’est pas en question, le foulard étant, en France, selon eux, porté librement. Et même si c’était le cas, ajoutent-ils, pourquoi s’attaquer à ce phénomène alors que, dans l’école et la société, sévissent bien d’autres formes de sexisme ?

Même si l’idée que le port du foulard est le fruit d’un choix sans contrainte prête à discussion, l’argumentation contient des éléments qui paraissent plaider pour plus de tolérance. Alma et Lila ne sont pas des intégristes. Elles fréquentent l’école officielle, se disent laïques, récusent le communautarisme, disent se garder de l’islamisme politique et se défendent d’être antiféministes. Elles expliquent aussi que leur choix résulte d’une profonde réflexion et que les difficultés auxquelles les expose leur engagement religieux attestent de leur sincérité.

La foi qui anime Alma et Lila, fort repliées sur elles-mêmes, ressemble néanmoins à s’y méprendre à celle du charbonnier. Elles ne parcourent pas les journaux et ne regardent pas la télévision. Elles ne vont ni au cinéma ni au théâtre et lisent peu, sinon des livres de religion. Certaines de leurs positions sont d’ailleurs fort peu libérales. Elles se déclarent favorables à l’interdiction de l’alcool, estiment que la contraception peut être rendue conditionnelle et jugent impudiques les jeunes filles qui suivent la mode sexy. Elles considèrent aussi qu’avant le mariage un homme et une femme ne doivent pas rester seuls ensemble, ni se toucher. Elles disent d’ailleurs n’avoir jamais eu de petit ami.

Certes, un tel rigorisme ne dérange personne quand il se limite à une autodiscipline librement consentie. De plus, de leurs parents cultivés et ouverts, Alma et Lila ont hérité une certaine lucidité critique qui les préserve pour l’heure des dérives sectaires et prosélytes auxquelles expose une ferveur religieuse déraisonnable. Mais, pour le coup, contrairement à ce qu’affirment les deux enseignants qui les ont interviewées, Alma et Lila ne sont vraisemblablement pas des jeunes musulmanes comme les autres. Nul ne peut dès lors garantir que leur point de vue soit représentatif. Or, malgré leur sagacité, Alma et Lila affirment que  » quand l’islam est pratiqué dans un pays non musulman, il doit se plier aux lois locales, sauf si cela va contre une interdiction de sa religion « .

Dans cette optique, elles affirment aussi qu’une loi contre les signes religieux autorise les  » prédicateurs musulmans à aborder l’islam de façon politique « . Ces considérations, exprimées par de jeunes musulmanes pourtant éclairées, semblent dès lors confirmer la thèse soutenue naguère dans le quotidien Libération par un ethnologue. Celui-ci y affirmait que le voile est un uniforme politico-religieux moderne apparu suite à la révolution iranienne et que, en Europe, celui-ci sert à distinguer les femmes adhérant aux valeurs communautaires islamistes, à identifier ceux qui appuient les mouvements partisans qui portent ces valeurs.

Pascale Gruber

La question du voile ne semble pas séparable de la géopolitique

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