Le revenant du pire

Déporté à 16 ans, Henri Kichka livre un récit simple et poignant de ce que fut son adolescence dans les camps nazis. Son témoignage est une ode vibrante à l’espoir et à la vie

Editions Luc Pire, 226 pages.

Il a beau frôler les 80 ans, cet homme-là n’a rien d’un vieillard. Il ne marche pas, il court. Il saute sur son téléphone, répondant d’une voix étrangement jeune à l’interlocuteur qui sollicite un rendez-vous. Il se rend volontiers disponible, mais il faut s’y prendre à temps. Témoignages, conférences, voyages : Henri Kichka a recensé 133 activités en 2005 et son agenda pour 2006 est déjà presque plein. Mieux vaut s’user que moisir, pense-t-il sans doute.

Une vraie sérénité émane pourtant du lumineux appartement qu’il habite à Forest, dans l’agglomération bruxelloise. Sur les murs, les portraits familiaux alternent avec les rayons de livres et les £uvres picturales dues au maître des lieux et à son fils Michel, l’un des caricaturistes les plus talentueux d’Israël. La jovialité de cet arrière-grand-père enthousiaste est un peu à l’image de sa propre enfance, vécue non loin de là, dans un quartier commerçant de Saint-Gilles.

Henri Kichka est né en 1926 de parents juifs qui avaient fui, peu avant, les persécutions antisémites de leur Pologne natale. Père tailleur toujours sifflotant, mère aimante, bientôt trois enfants : la famille s’intègre bien et ressent sa  » nouvelle patrie  » comme un paradis. Jusqu’à ce jour de l’été 1938 où une inscription peinte en blanc sur la digue, au Coq, leur montre que la furie nazie a franchi les frontières de l’Allemagne. Le message est sans équivoque :  » Mort aux juifs !  » L’âge heureux est révolu. L’angoisse commence. L’horreur va suivre.

Mai 1940, l’invasion allemande, l’exode en France et les premières discriminations contre les juifs ; le retour en Belgique et, bientôt, le port obligatoire de l’étoile jaune. Le basculement définitif se produit dans la nuit du 3 au 4 septembre 1943. Moteurs de camions dans la rue, portes qui claquent, ordres aboyés, bruits de botte qui gravissent l’escalier, coups de crosse sur les portes des appartements :  » ils  » sont là ! Les Kichka et d’autres compagnons d’infortune sont amenés sans ménagement à la caserne Dossin, à Malines. Ils font partie de la première rafle organisée en Belgique. Pas moins de 25 904 juifs du pays transiteront par cette sinistre plaque tournante, choisie par l’occupant comme point de départ vers les camps d’extermination. Seuls 1 207 en reviendront. Parmi eux, il reste aujourd’hui une trentaine de survivants. Kichka en fait partie. Sa famille a eu moins de chance : Henri est revenu seul.

Une adolescence perdue dans la nuit des camps (1) : c’est sous ce titre qu’Henri Kichka raconte ce qu’il a vécu durant les 1 152 jours passés dans 11 camps de concentration, principalement en Haute Silésie polonaise. La peur d’être tué à chaque instant. La déshumanisation scientifiquement entretenue, la certitude d’être moins qu’un ver de terre aux yeux des  » seigneurs « . La cruauté des SS, la lâcheté des kapos, jaloux de leurs prérogatives qui leur valent un traitement de faveur. Les petits arrangements des prisonniers qui tentent de gagner une chance de survie. Les nuits sans sommeil à grelotter, la faim atroce qui épuise les dernières énergies, la vermine qui vous ronge. Le froid intense qui gèle les extrémités, gangrène les orteils puis menace le pied. Mais il faut se relever, prouver toujours aux gardiens que l’heure n’est pas venue, qu’on peut encore être utile, capable de creuser une tranchée, de pousser des brouettes. Au bout du compte, pourtant, les compagnons qui tombent et disparaissent un par un vous laissent de plus en plus seul, face à cette terrible question :  » A quand mon tour ?  »

Tout cela, l’auteur, matricule 177789 à Auschwitz, le raconte avec des mots simples et une authenticité rare, donnant à son livre une portée que Serge Klarsfeld définit avec beaucoup de justesse dans sa préface :  » J’ai lu des dizaines de témoignages sur la déportation ; c’est à coup sûr celui qui nous fait le mieux et le plus précisément connaître ce que fut cet enfer.  »

J.G.

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