Le ressort est cassé

L’amnésie fiscale de Daniel Ducarme, les errements du VLD, la remontée du CD&V, les rugissements de mâle dominant poussés par le PS : autant d’événements qui menacent la survie de la coalition violette. A ranger bientôt dans le tiroir aux souvenirs ?

L’hypothèse est évoquée depuis plusieurs semaines déjà, mais elle paraissait jusqu’ici hautement improbable. Depuis le 12 février, on en reparle comme d’un scénario vraisemblable dans les états-majors des partis socialistes et ceux de l’opposition CDH et CD&V : pourquoi n’organiserait-on pas un triple rendez-vous électoral û régional, européen et, en sus, fédéral û le 13 juin prochain ? Certes, des élections anticipées profitent rarement au(x) parti(s) qui les ont provoquées : l’histoire politique est féconde d’exemples à ce propos. Mais, vu l’état de délabrement dans lequel se trouvent les libéraux, pour le moment du moins, on comprend que la tentation de tester le plus rapidement possible les électeurs traverse l’esprit des éminences socialistes et des leaders de l’opposition. Mais que s’est-il donc passé, au cours de ce jeudi, que l’on peut qualifier de noir pour la famille libérale ?

Acte I : à 10 heures, Verhofstadt convoque l’état-major VLD au grand complet, au Lambermont, sa résidence officielle de chef du gouvernement. Karel De Gucht, le président du parti, essuie les foudres du Premier ministre : son opposition entêtée dans le dossier de l’octroi du droit de vote communal aux étrangers non européens a entamé la crédibilité externe du parti et fragilisé l’autorité du chef du gouvernement fédéral. Pour rappel, la veille, De Gucht avait déposé in extremis un amendement en commission de l’Intérieur de la Chambre soumettant l’octroi du droit de vote à au moins une condition supplémentaire : que le candidat-électeur ne se soit pas vu refuser une éventuelle demande de naturalisation pour cause de faits délictueux. Et ce, à la surprise générale : la majorité socialiste-libérale n’avait-elle pas mitonné, la veille, une circulaire ministérielle accédant à cette nouvelle exigence des libéraux flamands ? Le  » coup  » organisé par De Gucht ne se prêtait donc pas à de multiples interprétations : le président de parti bravait on ne peut plus clairement le chef du gouvernement fédéral. Celui-ci ne pouvait rester de marbre : jeudi matin, Verhofstadt annonçait qu’il reprenait les rênes politiques du parti, De Gucht ne conservant que son titre présidentiel. Cette solution s’est vite révélée ingérable : en assurant la direction du VLD, Verhofstadt écornait gravement la  » neutralité  » qu’il est censé garantir en tant que chef du gouvernement fédéral. Comment aurait-il pu continuer à parler au nom de tous, et pas seulement en celui des libéraux flamands ? Son autorité sur l’attelage violet, déjà fortement contestée, en aurait pris un coup sans doute fatal. Résultat : à la fin du dernier week-end, opérant une de ces volte-face dont ils sont coutumiers, les poids lourds libéraux annonçaient leur intention de désigner le parlementaire européen Dirk Sterckx (57 ans), ami personnel de De Gucht, comme président ad interim du parti. Après les élections de juin, les 80 000 membres du parti libéral flamand devront se choisir un nouveau patron. En attendant, le VLD sort profondément affaibli du feuilleton sur l’élargissement du droit de vote et du vaudeville autour du leadership du parti. Au lendemain du 13 juin, alors qu’il faudra négocier les dossiers régionaux et communautaires û et l’on sait que les Flamands vont mettre de nouvelles revendications sur la table û, Sterckx risque de ne pas faire le poids face à des Louis Michel (MR), Elio Di Rupo (PS), Steve Stevaert (SP.A) et Yves Leterme (CD&V)…

Incorrigible Ducarme

Acte II : ce même jeudi 12 février, le quotidien Vers l’Avenir révèle l’ardoise fiscale (quelque 265 000 euros) de Daniel Ducarme, ministre-président de la Région bruxelloise et ministre des Arts, des Lettres et de l’Audiovisuel à la Communauté française. Résultat, sur le coup de midi, Ducarme annonce qu’il démissionne de ces deux fonctions. Un coup de bambou pour le MR : le Thudinien, dépêché dans la capitale en 2000, était bien entendu candidat à sa propre succession au poste de ministre-président après les élections régionales du 13 juin prochain. Il allait s’opposer, en duel, au socialiste Charles Picqué (PS) (quelque 41 000 voix de préférence pour le premier aux dernières législatives, contre 39 000 pour le second) briguant lui aussi ouvertement la présidence du gouvernement régional. Jacques Simonet (16 000 voix de préférence en 2003), le successeur de Ducarme à la tête de l’attelage bruxellois, paraît bien léger et inconstant face à la locomotive socialiste. N’est-ce d’ailleurs pas pour cette raison que, voici quatre ans, Simonet a été  » éjecté  » sans trop de ménagements de la présidence de l’exécutif bruxellois, au profit de son coreligionnaire François-Xavier de Donnea, lui-mêôôme privé du maïorat de Bruxelles-Ville au lendemain des élections communales d’octobre 2000 et, par conséquent, en quête de strapontin ? Mais, bien au-delà des difficultés d’intendance, l’amnésie fiscale de Ducarme, qui lui a valu son éviction sans doute définitive û bien qu’en politique tout soit toujours possible… û de la vie publique, le MR est touché dans sa crédibilité : le parti libéral ne pouvait pas ignorer les ennuis fiscaux de l’ex-président bruxellois, lesquels ont commencé en 1999. Didier Reynders, le ministre des Finances (libéral lui aussi), devait forcément être au courant de ses frasques. Ce qui n’a pas empêché l’état-major du parti, Louis Michel en tête, de lui confier la présidence régionale en juin dernier et de le choisir comme tête de liste pour les prochaines élections régionales. Faut-il lire, dans cette imprévoyance, la  » logique très libérale du mépris de l’impôt « , un  » message selon lequel l’impôt ne serait qu’un ennui à esquiver, non une obligation citoyenne élémentaire « , ainsi que le relève le député CDH et ancien ministre des Finances Jacques Viseur ? Quoi qu’il en soit, ce mauvais exemple risque d’être fort mal perçu, le jour venu, par le  » petit peuple  » électoral régulièrement en butte à la susceptibilité tatillonne d’une administration fiscale peu encline à la mansuétude… Comme si cela ne suffisait pas, le MR s’apparente désormais davantage à une agence de travail intérimaire qu’à un vrai parti nourrissant une vision politique à long terme. La Région bruxelloise a connu quatre ministres-présidents libéraux en quatre ans : Jacques Simonet, François-Xavier de Donnea, Daniel Ducarme, et à nouveau Jacques Simonet. Rien d’étonnant que, suite à ce jeu de chaises musicales, le bilan des libéraux au gouvernement bruxellois soit plutôt maigrichon. Et que dire du portefeuille communautaire de la Culture ! Les ministres en charge du dossier se succèdent à un rythme infernal : il y a moins d’un an, Richard Miller (MR) était brutalement dégommé par son  » vieil ami  » Ducarme. A présent, c’est Olivier Chastel, jeune député de Charleroi et pharmacien de formation, qui hérite d’un portefeuille auquel il ne connaît pas grand-chose. Le moins que l’on puisse dire, c’est que le monde de la culture est en émoi : Ducarme laisse une foule de dossiers en rade, dans un secteur où la manne publique est le plus souvent synonyme de survie…

Panique à bord

Tout ceci tombe évidemment très mal : à moins de quatre mois des scrutins régionaux et communautaires, la tension est à son comble. Il n’était pas besoin d’en rajouter. Un récent sondage sur les intentions de vote en Flandre donnait le CD&V (ex-CVP) premier parti au nord du pays, avec 24,5 % des voix, devant le SP.A-Spirit (23,5 %), le VLD (22,5 %) et le Vlaams Blok (20 %). Pour les libéraux flamands, qui croyaient que leurs concurrents sociaux-chrétiens étaient durablement paralysés, ces chiffres sont tétanisants. D’autant plus préoccupants, en fait, qu’il s’agit du parti du Premier ministre. Et, comme si cela ne suffisait pas, voilà que le CD&V annonce qu’il se présentera en cartel avec la N-VA le 13 juin prochain. Ce parti, né de l’éclatement de la Volksunie, est crédité de 2,7 % des voix : de quoi permettre aux sociaux-chrétiens de rafler la mise aux régionales et, par conséquent, de revenir aux affaires en Flandre en héritant, au passage, du poste de ministre-président du gouvernement nordiste. Pareille hypothèse n’augure évidemment rien de bon pour la stabilité du gouvernement fédéral. D’abord, parce que la N-VA de Geert Bourgeois affiche des positions nationalistes et séparatistes : au lendemain du scrutin, les tensions communautaires pourraient avoir raison de la coalition violette à l’échelon fédéral. Ensuite, parce que, dans un Etat fédéral aussi microscopique que la Belgique, il est difficile d’imaginer que les entités fédérées et fédérale ne soient pas dirigées par des gouvernements composés des mêmes partis : les risques de blocage seraient énormes.

Cela dit, du côté francophone, cela grenouille ferme aussi. Il est délicat, aujourd’hui, d’évaluer l’impact électoral de l’incroyable comportement de Daniel Ducarme. Si les pertes libérales étaient importantes, le MR devrait céder la présidence du gouvernement bruxellois. Ce qui est certain, c’est que cet épisode apporte de l’eau au moulin de ceux qui, au PS û lequel n’est plus qu’à une encolure du MR dans la Région bruxelloise û et au CDH de Joëlle Milquet, rêvent d’un  » Olivier  » au gouvernement régional bruxellois, rassemblant les socialistes, les  » centristes-démocrates-humanistes  » et les Verts. Mais il n’y a pas qu’à Bruxelles que les regards se portent vers d’autres horizons. Désormais, chez les socialistes, on envisage ouvertement un  » méga 13 juin « , couplant les élections européennes, régionales et fédérales. Les déclarations d’Elio Di Rupo, de Laurette Onkelinx, de Philippe Moureaux et de Jean-Claude Van Cauwenberghe û lequel est en pétard avec le libéral Serge Kubla, au gouvernement wallon û convergent : la coalition violette serait  » contre nature « ,  » improductive « ,  » paralysante « . La raison officielle ? Les libéraux sont imprévisibles, peu fiables, politiquement incorrects.  » On attendait un renouveau politique, une nouvelle culture du débat, des avancées enthousiasmantes sur le terrain éthique, murmure-t-on au Boulevard de l’Empereur. Sous la précédente législature, les débats sur l’euthanasie, le mariage des homosexuels, et sur la recherche sur embryons ont animé le Parlement. Depuis le début de cette législature, en revanche, c’est le vide sidéral. Il est temps, vraiment, de s’atteler à de nouveaux dossiers sérieux.  »

Exaspération socialiste

Des dossiers sérieux ? L’emploi, la protection sociale et la sécurité. Evidemment, à une encablure des élections régionales, cela tient de la gageure. D’autant plus que de gros contentieux divisent non seulement les socialistes et les libéraux francophones, mais également les partis sudistes et nordistes. Les rebondissements sur le droit de vote laisseront des traces durables : Karel De Gucht n’avait-il pas promis, en son temps, au président du PS, que  » tout serait voté avant le 15 janvier « , c’est-à-dire suffisamment tôt pour que les électeurs opposés au vote des non- Européens û et il y en a dans tous les partis, francophones et flamands û aient le temps de guérir leurs bleus à l’âme ? On sait ce qu’il est advenu de cette promesse. Et ce n’est pas tout : la proposition de loi permettant l’exécution de la loi de 1999 sur l’assèchement du financement public des partis liberticides vient seulement d’être votée à la Chambre. Le dossier a fait longtemps û cinq ans ! û les frais des man£uvres de retardement du Vlaams Blok, certes, mais aussi du VLD.  » Trop, c’est trop « , ragent les socialistes, qui ne cachent plus leur nostalgie de l’  » ère Dehaene « , avec lequel  » on ferraillait ferme, à l’abri des regards, mais en toute loyauté « …

Aujourd’hui, donc, le président du PS bombe le torse, se positionne en mâle dominant, tout en affichant la sérénité d’un  » homme d’Etat « , se situant au-dessus de la mêlée, surfant habilement sur le comportement erratique des libéraux du Nord et du Sud. Sous ces effets de manche et ces déclarations de désamour se cache, aussi, la volonté socialiste de se déresponsabiliser d’un bilan gouvernemental léger comme du papier à cigarettes. Le message est également à destination interne. Avant les élections de mai 2003, Di Rupo avait procédé à un coup de sonde auprès des cadres du parti, portant sur leur souhait, ou non, de voir rempiler l’arc-en-ciel. A l’époque, le  » oui  » l’avait très largement emporté.  » Aujourd’hui, il en irait probablement tout autrement « , susurrent plusieurs grosses pointures socialistes.

Ainsi, entend-on maintenant, la coalition violette ne serait pas une  » fatalité « . Comme s’il s’était produit une inversion de la logique qui avait présidé, en son temps, à la constitution du gouvernement arc-en-ciel et, ensuite, à celui de Verhofstadt II. L’évolution est devenue tangible au début de l’automne dernier : on parlait déjà, alors, d’un scénario de changement d’alliance, mais comme d’une simple éventualité théorique. Les menaces voilées sont, ensuite, devenues une tactique d’intimidation du partenaire. Et, petit à petit, les socialistes û fédéraux, bruxellois et wallons û se sont pris au jeu : ils sont nombreux, désormais, à juger inacceptables les  » agaceries  » des libéraux. L' » opération Fournaux  » n’a évidemment rien arrangé : mal fagoté, le débauchage, par le MR, de la locomotive électorale du CDH a autant irrité à gauche qu’au centre. A tel point que les pourparlers entre Elio Di Rupo et Joëlle Milquet vont, paraît-il, bon train.

Toutes les élections le 13 juin ?

Les libéraux, eux, campent sur la défensive. Après avoir  » vendu  » la réforme fiscale et, au passage, fait main basse sur les marges de man£uvre financières dégagées durant les années de croissance 1999 et 2000, ils tournent désormais un peu à vide. Bien sûr, ils ont obtenu l’  » amnistie fiscale « . Mais, manquant de clarté, celle-ci n’est pas û encore ? û vraiment populaire. Certes, le  » super  » Conseil des ministres organisé à Petit-Leez, à la mi-janvier, les avait un peu requinqués : n’ont-ils pas réussi à faire adopter la réforme du statut des indépendants et obtenu le principe du contrôle de la disponibilité des chômeurs ? Mais, en peu de temps, le vent a tourné. Tellement tourné, même, que certaines locomotives libérales, Louis Michel et Guy Verhofstadt en tête, sont hantés par le spectre de l’année 1987. A l’époque, les libéraux croyaient jouer sur du velours : sur fond de croissance économique, ils avaient boutiqué une réforme fiscale avec leurs partenaires chrétiens, ce qui ne les a pas empêchés d’être trahis par leurs  » alliés  » gouvernementaux et d’être contraints de s’en retourner ronger durablement (pendant douze ans !) leur frein dans les travées de l’opposition. Aujourd’hui, les aigreurs du partenaire socialiste leur donnent à nouveau des sueurs froides : comme si les libéraux ne pouvaient espérer d’autre statut que celui de force d’appoint, vouée à ne jamais rester bien longtemps aux affaires, incapable de marquer réellement la Belgique de son empreinte.

En résumé, donc, plus grand monde ne semble parier sur l’avenir de la coalition violette. De là à en déduire que les électeurs seront appelés à renouveler le Parlement fédéral le 13 juin prochain û pour ce faire, les chambres devraient être dissoutes début mai et la  » crise  » éclater en avril û il y a évidemment un pas à franchir. Ce n’est certes pas l’envie qui manque, du côté socialiste, mais on y est conscient, aussi, des risques de l’opération : et si, en Flandre, le Vlaams Blok, traditionnellement sous-estimé dans les sondages, récupérait à son profit le gain de voix dont on crédite aujourd’hui le CD&V ? Et si le soutien porté par le SP.A-Spirit à l’élargissement du droit de vote lui coûtait électoralement cher ? Et si, en Wallonie, l’incroyable légèreté de Daniel Ducarme avec le fisc ne servait pas, finalement, les intérêts du PS ? Toutes ces incertitudes sont de nature à faire reculer les plus audacieux. D’autant plus que, malgré leurs divergences, les socialistes et les libéraux francophones et flamands sont quand même susceptibles de s’accorder sur un point : l’envie leur reste, si cela s’avère électoralement possible, de laisser la famille chrétienne poursuivre son purgatoire dans l’opposition pour trois ans encore, c’est-à-dire jusqu’au terme normal de l’actuelle législature fédérale. Et ce, même si, entre les socialistes et les libéraux,  » rien ne sera plus jamais comme avant « . En revanche, s’il s’avérait que l’équilibre des forces socialistes et libérales (50-50, à l’issue du scrutin de 2003) devait être considérablement modifié au lendemain du 13 juin, la donne serait alors tout autre. Les paris sont ouverts…

Philippe Engels et Isabelle Philippon

Vous avez repéré une erreur ou disposez de plus d’infos? Signalez-le ici

Partner Content