Le recteur de l’ULB :  » Une campagne de dénigrement « 

Pour la première fois, Didier Viviers, recteur de l’ULB, s’exprime sur les incidents à connotation antisémite qui se sont déroulés à l’ULB.

Le Vif/L’Express : L’ULB serait-elle devenue antisémite ?

Didier Viviers : Je voudrais m’insurger contre cette affirmation aberrante, compte tenu de tous les combats – dont celui contre l’antisémitisme – auxquels l’ULB a participé et le nombre de nos collègues qui sont d’origine juive. Elle n’est certainement pas devenue antisémite parce qu’il y a eu quelques incidents qu’on peut regretter.

Cette interrogation naît du fait que la réprobation de ces incidents a été relativement faible…

Depuis que j’ai été élu recteur, cela fait à peine six mois, le conseil d’administration s’est clairement prononcé à deux reprises déjà, en spécifiant qu’il était profondément choqué par tout acte d’antisémitisme ou de négationnisme. Simplement, il me semble qu’on doit d’abord s’exprimer à l’intérieur de l’université, et face aux protagonistes, avant de développer une communication tous azimuts. Le 23 mai, j’ai rencontré l’assemblée des cercles étudiants. Pendant une heure, je leur ai expliqué ma position, ils m’ont expliqué la leur. J’avais par ailleurs clairement et publiquement exprimé mon profond malaise, le 18 mai, à la RTBF, à propos d’un baptême d’étudiants aux couleurs nazies : une erreur de discernement, et donc une faute grave.

De quels incidents avez-vous saisi le CA ?

Les deux débats se sont tenus dans le cadre de l’affaire du 20 septembre 2010, c’est-à-dire la conférence sur Dieudonné [NDLR : humoriste français condamné plusieurs fois pour incitation à la haine raciale]. Vous le savez sans doute, le 20 septembre, mon prédécesseur a démissionné. J’ai hérité de ce dossier et, depuis, j’ai fait un certain nombre de propositions aux protagonistes et au conseil d’administration.

Avez-vous départagé les deux membres de l’ULB qui se sont affrontés en marge de cette conférence aux relents antisémites, Maurice Sosnowski, président du Comité de coordination des organisations juives de Belgique, et Souhail Chichah ?

Je n’ai pas à les départager. J’ai tenté avec le CA de recontextualiser les dérapages. Les actes d’antisémitisme et de négationnisme sont punissables par la loi et, dès lors, s’il y avait une plainte et une instruction et que cette instruction donnait lieu à une condamnation, bien évidemment, je suivrais la loi. Mais je n’ai pas à me substituer à elle. Notre position sera toujours difficile, à l’ULB, parce que nous défendons deux valeurs humanistes essentielles : le respect de l’autre et la liberté d’expression. Le problème, c’est qu’à certains moments elles peuvent rentrer en contradiction. Et mon souci est, et restera, de toujours faire preuve du plus grand respect de l’autre dans le cadre de la libre expression. Le jour où le respect de l’autre muselle la parole, nous aurons perdu une valeur essentielle de la démocratie et le jour où la liberté d’expression débouche sur une négation de la sensibilité de l’autre, on n’aura pas avancé davantage. Cette voie médiane est une valeur du débat universitaire et j’y tiens beaucoup. Alors, évidemment, cela ne débouche pas sur des positions tranchées comme on les aime dans certains milieux, OK, c’est la nuance. Mais l’université ne sera plus université quand elle abandonnera la nuance.

Le dernier communiqué du Cercle du Libre Examen est une suite d’arguments d’autorité et d’injonctions à l’égard des médias et des autorités de l’ULB…

Je considère les étudiants de l’ULB comme des adultes et comme parfaitement responsables. Mais, dans le dialogue que j’ai eu avec eux, j’ai plaidé pour l’empathie, pour la remise en question. Car on n’affaiblit pas nos valeurs par un minimum de remise en question de soi.

N’y a-t-il pas une forme d’amoralité ? De perte de repères ?

Je pense que nos étudiants ne sont ni immoraux ni amoraux. Je reste persuadé qu’ils ont des valeurs et qu’ils les défendent. Un certain nombre d’entre eux, très préoccupés par la liberté d’expression, ont tendance à la pousser plus loin qu’il le faudrait, en oubliant le respect de l’autre. Et je ne voudrais pas que par des campagnes comme celle que, parfois, nous subissons, on les pousse encore davantage dans cette direction. Quand on ressort au milieu du mois de mai un événement qui s’est déroulé au milieu du mois d’octobre [NDLR : le baptême nazi au Cercle Solvay], je me demande quand même quel est l’agenda… Les cercles étudiants se sentent alors menacés, tout comme la communauté juive, qui fait régulièrement face à des actes antisémites qu’il faut condamner sans ambiguïté, de même que ces poncifs nauséeux qui ont la vie dure. Je tiens d’ailleurs à souligner combien notre université a beaucoup travaillé sur la mémoire. Nous avons de multiples programmes de recherche qui touchent à ce domaine, nous travaillons avec la Fondation Auschwitz…

Vous ne pensez pas que d’autres que les juifs pourraient avoir été choqués ?

Si. Moi-même. Mais quand je lis dans une certaine presse, l’  » ULB antisémite « , pour moi, c’est une campagne de dénigrement, et cela me choque également. Qu’il y ait eu des événements inquiétants pour la communauté juive, ça, je le reconnais clairement. Et ceux qui en sont responsables ont à l’expliquer… Mais il ne faudrait pas que cette émotion entraîne une radicalisation du débat.

Les étudiants se prévalent de la liberté d’expression comme d’un combat héroïque. Cela paraît un peu vain dans une société où l’on peut tout dire à condition de bien le dire…

Les étudiants sont profondément mus par un souci de liberté et d’indépendance. En ce sens, ils sont très, très attentifs à leurs prérogatives. Ils se posent comme adultes. Il faut reconnaître leur profonde responsabilité, donc, leur liberté et leur indépendance, et garder le contact pour continuer à entretenir un dialogue qui nous permet de défendre nos valeurs sans les imposer. Notre rôle, en tant qu’université, est de les éduquer au débat et à sa méthode. C’est dans la méthode que réside la plus-value universitaire.

Ce qui donne un tel relief à ces incidents, c’est leur accumulation. Des tribunes ont été offertes à Tariq Ramadan ; on a organisé un faux check-point israélien au Solbosch…

Il ne faut pas placer tout cela sur le même pied. Je suis très préoccupé par une accumulation potentielle de  » petits incidents  » et, en même temps, je ne pense pas que quelque interdiction fasse avancer le dossier. Il faut des gens pour décrypter les messages, pour expliquer les positions. L’université est certainement l’un des lieux de débats les plus vifs. Nous aurions beaucoup à perdre à étouffer cette vigueur du débat même si elle est dérangeante. Je suis d’ailleurs en train de revoir les dispositions du règlement intérieur pour limiter la prise d’engagement des autorités de l’université dans un certain nombre de manifestations organisées par les cercles reconnus. Ceci ne me donnera que davantage la liberté de m’exprimer sur ce qui s’y passe, dans le respect du débat contradictoire lui-même. l

ENTRETIEN : M.-C. R

 » C’est dans la méthode que réside la plus-value universitaire « 

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