Le président fantôme

Les spéculations vont bon train sur la santé d’Abdelaziz Bouteflika, soigné en France depuis la fin de novembre. Itinéraire et portrait d’un ambitieux agité

Ivresse des cimes ? Abdelaziz Bouteflika a toujours aimé humer l’air vivifiant des sommets internationaux. Celui qui régenta, seize années durant, la diplomatie algérienne (1963-1979) se rêvait en médiateur universel dont chacun louerait la sagesse, en Afrique comme dans le monde arabo-musulman. Au point, dit-on, qu’il songea à briguer le prix Nobel de la paix. On l’a vu, en novembre 2005,  » honorer de sa présence  » la rencontre censée amorcer au Caire, sous l’égide de la Ligue arabe, la réconciliation des forces politiques irakiennes ; puis, en marge du Sommet mondial sur la société de l’information, à Tunis, deviser sous une tente bédouine avec le maître des lieux, Zine el-Abidine Ben Ali, et le Libyen Muammar al-Kadhafi. Et seule sa santé chancelante aura, depuis lors, privé  » Boutef  » du Forum euroméditerranéen de Barcelone ou du 23e Sommet Afrique-France, à Bamako, au Mali.

De l’antichambre du G 8 au Nouveau Partenariat pour le développement de l’Afrique, il n’est pas une tribune planétaire où Abdelaziz Bouteflika se soit jugé indigne de siéger. Ce nationaliste intransigeant a aussi disputé à l’Egypte le leadership sur la scène arabe. Certes, l’engagement algérien lors de la guerre d’octobre 1973 puis la nécessité vitale, commune aux deux pays, de vaincre le péril islamiste ont masqué une tenace rivalité. Mais pas au point d’effacer les différends sur la réforme de la Ligue arabe. De même, c’est en vain que Hosni Moubarak a offert ses bons offices dans l’épineux dossier du Sahara occidental, cette ancienne colonie espagnole désertique et riche en phosphates, annexée en 1975 par le Maroc et que revendique, avec le soutien actif de l’Algérie, le Front Polisario. L’ambition de Boutef l’activiste, vétéran des tractations diplomatiques, venait de loin. Car on ne compte plus les  » accords d’Alger « , capitale du compromis. Citons le pacte conclu en 1975 entre le chah d’Iran et l’Irakien Saddam Hussein ou, en 2000, le fragile cessez-le-feu mettant fin au conflit frontalier entre l’Erythrée et l’Ethiopie. C’est aussi à Alger la blanche que, en 1988, le Conseil national palestinien claironna la naissance d’un  » Etat de Palestine  » fictif et délesta la charte de l’OLP du devoir impérieux de détruire Israël.

Pour accéder à la cour des grands, le président algérien misait sur le prestige que valait à son pays l' » épopée  » du Front de libération nationale (FLN), vainqueur de la machine coloniale française. Mais, au fil des ans, l’aura de la  » Mecque du tiers-mondisme et des peuples en lutte  » s’est ternie. Si elle reflétait le désir de peser sur la question proche-orientale, la poignée de main échangée, dès juillet 1999, à Rabat, au Maroc, par un Bouteflika fraîchement élu à la présidence avec Ehud Barak, alors Premier ministre de l’Etat hébreu, a troublé plus d’un ennemi de l' » entité sioniste « . Avant que le rapprochement avec Washington achève de brouiller l’image du porte-étendard des progressistes de tout poil. L’assassinat, en juillet dernier, de deux diplomates algériens enlevés à Bagdad par un commando islamo-baasiste aura hâté une douloureuse prise de conscience : ainsi, le glorieux héritage des moudjahidine du FLN ne prémunit plus contre la rage djihadiste. Pis, la  » clique des généraux  » au pouvoir en Algérie, déjà honnie pour avoir terrassé au prix fort les maquis islamistes locaux, a rejoint, dans la logorrhée terroriste, l’Egypte et l’Arabie saoudite parmi les  » traîtres  » et les  » impies  » vendus à l’Occident.

De fait, Boutef n’aura pas volé son brevet d' » ami  » de George Bush. Au nom de la lutte mondiale contre l’hydre islamiste, il fut le premier chef d’Etat reçu à Washington au lendemain des attentats de septembre 2001. Dans le cadre de l’Initiative trans saharienne de lutte contre le terrorisme, l’armée algérienne collabore ardemment avec une cohorte d’experts et de conseillers américains, comme l’attestent les man£uvres conjointes menées aux confins du Sahel contre les rescapés du Groupe salafiste pour la prédication et le combat. Abdelaziz Bouteflika poussera le zèle jusqu’à offrir au Britannique Tony Blair le savoir-faire de ses services en la matière. Mais nul n’est dupe : la valeur géo- stratégique de l’Algérie doit aussi beaucoup à son pactole pétrolier et gazier. Là encore, rien de bien nouveau sous le soleil du Maghreb : dès 1979, Alger joue un rôle significatif dans la libération des 52 otages  » yankees  » détenus pendant plus d’un an à Téhéran, sur fond de révolution islamique, à l’intérieur des locaux de l’ambassade des Etats-Unis. Plus récemment, l’équipe Bouteflika a £uvré, sans grand succès, au rapprochement irano-américain, tout comme à la poursuite du dialogue entre la  » troïka  » européenne et le régime des mollahs sur l’épineux dossier nucléaire.

Celui, pour le moins ensablé, du Sahara occidental suffit à dessiner les contours et les limites du vaste dessein régional du président algérien. Le contentieux entre Alger et Rabat a d’ailleurs conduit, en mai 2005, au report sine die – en clair, à l’annulation – du sommet de l’Union du Maghreb arabe, instance paralysée depuis onze ans. Tout comme il a motivé, voilà des lustres, la rupture du royaume chérifien avec l’Organisation de l’unité africaine, puis avec son avatar moderne, l’Union africaine. Réouverture de la frontière, fermée depuis 1994, suppression réciproque de l’obligation de visa : le timide dégel amorcé à la faveur d’une rencontre entre Abdelaziz Bouteflika et le roi Mohammed VI n’a guère résisté à la tentation de la surenchère patriotique. Le petit timonier algérien a maintes fois réitéré son soutien au Front Polisario, ce  » mouvement de libération issu d’un peuple résistant, militant et patient « , qui proclama en février 1976 la naissance de la République arabe sahraouie démocratique. On l’entendit même, en septembre 1999, à New York, reléguer le Maroc au rang de  » narco-Etat « , coupable d’héberger les égorgeurs des Groupes islamiques armés.  » C’est un problème de décolonisation, soutient Bouteflika, qu’il faut résoudre dans le cadre des Nations unies.  » Alger plaide d’ailleurs en faveur du plan – le cinquième – soumis en 2003 par l’ancien secrétaire d’Etat américain James Baker. Il s’agirait d’octroyer au territoire contesté un statut de large autonomie durant cinq années, prélude à un référendum d’autodétermination. Autonomie, soit, rétorquent Mohammed VI et les siens, mais sous un régime  » non négociable  » de souveraineté marocaine. L’errance dantesque des clandestins africains, pris au piège des barbelés de Ceuta et de Melilla, enclaves espagnoles sur la côte méditerranéenne du Maroc, n’a rien arrangé, Rabat et Alger échangeant d’amers griefs sur la gestion de ces hordes de candidats à l’émigration.

Ainsi, le président, natif d’Oujda, ville marocaine proche de la frontière algérienne, aura peut-être disparu avant de mener la normalisation de relations qui ne sauraient être normales. Sa mort serait aussi celle d’une ambition.

Vincent Hugeux

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