Le Portugal ne se vide plus

Si le Portugal est traditionnellement une terre d’émigration, la tendance paraît aujourd’hui s’inverser. Les Portugais semblent moins enclins à quitter leur pays, tandis que les étrangers sont de plus en plus nombreux à s’y installer

Viva o 25 de Abril !  » annonce une affiche. A l’Association des Portugais expatriés de Belgique, c’est un dimanche pas comme les autres. Les locaux, situés à deux pas de la gare de Bruxelles-Midi, sont remplis de monde. L’ambiance est animée. Tous sont venus pour fêter ensemble le trentième anniversaire de la  » Révolution des £illets « , qui, en 1974, libéra le Portugal d’une dictature aussi anachronique qu’implacable. Dans l’assemblée, un homme d’une soixantaine d’années semble particulièrement ému. Un £illet au revers de son veston, il se présente :  » Je m’appelle José Mendes. J’étais sous-lieutenant dans l’armée quand j’ai déserté pour ne pas devoir faire la guerre au Mozambique. C’était en 1966. J’ai traversé la frontière à pied. Arrivé en Espagne, j’ai pris un train pour Paris. Puis je suis venu en Belgique, car c’est le seul pays qui octroyait l’asile politique.  » Tandis qu’il évoque ses souvenirs, une larme coule le long de sa joue, puis une deuxième. Autour de lui, des hommes, des femmes, des enfants. Chacun a son histoire. Tous ont en commun d’avoir quitté leur pays natal pour venir s’installer en Belgique.

Partir… Depuis cinq siècles, la tentation de l’émigration taraude les Portugais. Jadis, beaucoup sont partis tenter leur chance du côté du  » nouveau monde « . D’autres ont cherché une vie meilleure dans les colonies africaines (Mozambique, Guinée-Bissau, Angola…). A partir des années 1920, la demande de main-d’£uvre de l’industrie française incite les hommes à traverser en masse les Pyrénées. Aujourd’hui, la diaspora portugaise compte 4,9 millions d’individus, éparpillés aux quatre coins du monde. Un chiffre considérable, quand on sait que le Portugal vient à peine de franchir la barre des 10 millions d’habitants. D’ailleurs, si l’émigration s’est ralentie dernièrement, elle n’a pas disparu pour autant. Pour de nombreux Portugais, dont le salaire moyen tourne autour de 800 euros à peine, la Belgique reste une sorte d’eldorado.  » Environ 1 000 personnes arrivent chaque année, témoigne Antonio Araujo, conseiller social à l’ambassade du Portugal. La plupart viennent des provinces du nord-ouest du pays, les plus pauvres, pour travailler dans la construction, l’agriculture, la métallurgie ou le commerce.  »

Arrivé à Bruxelles en 1991, João Manuel Alves est marbrier.  » Quand on émigre, on ne réfléchit pas vraiment, confie-t-il. On croit que la vie est plus facile ailleurs, alors on y va. Moi, je retourne souvent dans ma région d’origine, mais le pays a énormément changé depuis que je suis parti. Maintenant, il y a des buildings et des autoroutes partout.  » Le Portugal a, de fait, mis les bouchées doubles pour rattraper son retard. Depuis son entrée dans l’Union européenne, en 1986, il s’est transformé en un immense chantier et les  » grands travaux  » se multiplient : extension du métro de Lisbonne, construction du barrage d’Alqueva et du pont Vasco de Gama, rénovation du réseau autoroutier, etc. Pour accueillir l’Euro de football, en juin prochain, ce sont dix nouveaux stades qu’il a fallu faire sortir de terre en un temps record. Du coup, au début des années 2000, le secteur de la construction a connu une pénurie de main-d’£uvre. Un problème inédit, et d’autant plus criant que le Portugal affichait alors un des taux de chômage les plus bas de l’Union.

Les mafias d’Europe de l’Est n’ont pas tardé à prendre la balle au bond. Très vite, les filières d’immigration sont devenues un florissant business pour les passeurs. En deux temps, trois mouvements, Russes, Moldaves, Roumains et Ukrainiens se sont retrouvés par dizaines de milliers sur le territoire portugais. Pris au dépourvu par l’afflux de cette immigration illégale, le gouvernement a dû renforcer ses délégations consulaires dans les pays de l’ex-bloc communiste. Entre janvier 2001 et mai 2002, il a également procédé à la régularisation de 181 000 clandestins. Malgré leur méconnaissance de la langue, les nouveaux arrivants de l’Est n’ont en effet pas tardé à trouver du travail. Contrairement aux immigrés brésiliens et cap-verdiens, ils ne subissent pas de discrimination à l’embauche. Selon Yves Turquin, responsable d’Adecco-Portugal, la raison est simple : c’est leur volontarisme qui est récompensé.  » On rencontre chez eux une forte motivation, explique-t-il. C’est une main-d’£uvre sérieuse et fiable. D’ailleurs, je crois que les Slaves ont apporté un bon exemple aux Portugais, qui se la coulaient peut-être un peu trop douce.  »

Derrière l’intégration apparemment réussie des travailleurs slaves, il reste que les flux migratoires ont ici quelque chose de paradoxal. D’un côté, des milliers de Portugais quittent chaque année leur pays en quête de salaires meilleurs. De l’autre, les Européens de l’Est viennent frapper en masse aux portes de Lisbonne.  » Est-ce qu’on ne marche pas un peu sur la tête ? » s’interroge Yves Turquin. Ces derniers mois, il est vrai que la croissance est méchamment retombée, tandis que le taux de chômage a presque doublé en deux ans, atteignant aujourd’hui 7,2 %.  » La situation très spécifique du Portugal, à la fois émetteur et récepteur de migrants, montre bien les limites de notre modèle économique, souligne Carlos Trindade, responsable du département migrations du syndicat CGTP. Le patronat poursuit les licenciements collectifs et refuse d’indexer les salaires, tout en re- courant à des travailleurs immigrés serviles. A moyen terme, cette exploitation intensive de la main-d’£uvre conduit le Portugal dans une impasse.  »

François Brabant

Les travailleurs slaves ont volé au secours de l’économie portugaise qui connaît un des plus faibles taux de chômage européens

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