Le pont de la modernité

Quand Picasso s’engagea dans le cubisme et que Kadinsky prit la route de l’abstraction, le jeune courant Die Brücke inaugurait l’expressionnisme allemand. Une expo néerlandaise s’en souvient.

Le 7 juin 1905, quatre étudiants en architecture de Dresde, passionnés de peinture, s’isolent dans une ancienne échoppe du quartier ouvrier avec une perspective plutôt ambitieuse : créer un groupe hors du commun défendant un programme encore inégalé. Sans le savoir, Bleyl, Kirchner, Schmidt-Rottluff et Heckel vont être à l’origine d’une des évolutions les plus importantes de l’art du xxe siècle. Ils se choisissent le nom Die Brücke (le pont), pour sa référence évidente aux nombreux ponts de leur ville, mais aussi et surtout pour sa charge métaphorique : un pont qui conduirait d’une berge à l’autre de l’art, qui permettrait d’explorer d’autres rivages esthétiques. En outre, Die Brücke exprime la volonté de rassembler toutes les tendances non académiques qui coexistent en Allemagne. L’idéologie défendue par ces jeunes visionnaires est claire :  » Dans la croyance en l’évolution, en une génération de créateurs tout comme de jouisseurs, nous en appelons à toute la jeunesse, et en tant que jeunesse qui porte l’avenir en elle, nous voulons nous créer une liberté de vie et de mouvement par rapport aux forces anciennes bien ancrées (…)  » (Kirchner, 1906). Indéniablement, l’on ressent dans cet appel le conflit générationnel éprouvé par les artistes (âgés à cette époque de 21 à 25 ans), mais également leur désir profond de trouver d’autres compagnons de lutte. De nombreux artistes ne tarderont pas à se rallier au groupe, même pour une courte durée. Sans pour autant y participer activement, quelques plasticiens étrangers viendront souligner le caractère international du courant.

Des £uvres qui touchent au plus profond de l’âme

Se voulant insolent, révolutionnaire et antibourgeois, Die Brücke trouverait son équivalent dans le fauvisme, à cette différence près que les artistes allemands sont plus tentés par la représentation de l’inquiétude, de la souffrance de l’être humain et par le mal de vivre… Brutal et impulsif, ce mouvement encourage un dessin rapide et simplifié, une touche spontanée et des formes sèches et anguleuses. Ces peintres expressionnistes aborderont tous les sujets classiques (nus, paysages, natures mortes, portraits…) en privilégiant l’usage de couleurs peu mélangées, voire pures, qui s’opposent violemment sur la toile. De cette furie picturale naissent des £uvres qui touchent au plus profond de l’âme.

En quête d’indépendance, chaque membre du groupe est à sa manière à la recherche de son propre style. Les artistes s’aventurent sur des voies artistiques très différentes et d’irrémédiables divergences apparaissent. Inévitablement, le groupe se dissout en mai 1913.

Expressionnisme allemand 1905-1913. Die Brücke,Groninger Museum, Groningue (Pays-Bas). Jusqu’au 11 avril. www.groningermuseum.nl

GWENNAëLLE GRIBAUMONT

c’était Un mouvement insolent, brutal, impulsif et antibourgeois

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