Le piège était béant

A Anvers, le Vlaams Blok a une nouvelle fois piégé les partis démocratiques. Depuis plus de dix ans, ceux-ci sont tétanisés par leur adversaire commun. La lutte contre la droite extrême reste, donc, désordonnée et inefficace. Un dernier avertissement pour le monde politique… et les médias

(1) Filip Rogiers, Eigen schuld eerst. Nijgh & Van Ditmar, 2001.

(2) Manu Claeys, Le Vlaams Blok en chacun de nous. Luc Pire, 2003.

(3) Mark Elchardus, De dramademocratie. Lannoo, 2002.

Pourquoi une telle malédiction ? Comment peut-on se faire autant de mal ? Dix jours après l' » affaire  » des cartes Visa, la ville d’Anvers cherche un exutoire à sa crise politique la plus surréaliste de l’après-guerre. Car la grande coalition de tous les partis démocratiques a offert à son unique ennemi, le Vlaams Blok,  » le  » scandale dont il rêvait à deux mois des élections législatives du 18 mai. Comme des dominos, trois hauts fonctionnaires, l’ensemble du collège échevinal de la Métropole, puis le chef de corps de la police ont cédé face à une pression médiatique rapidement insoutenable.

A charge des fonctionnaires en question û le secrétaire communal, son adjoint et le receveur û, l’enquête d’un échevin socialiste a révélé de graves détournements de fonds publics à des fins privées, aujourd’hui soumis à une instruction judiciaire. Dans la foulée, le Blok a jeté l’opprobre sur plusieurs échevins, issus des quatre partis au pouvoir (le SP.A, le VLD, le CD&V et Agalev). Lors d’une séance publique du conseil communal, le 11 mars, le parti d’extrême droite a dénoncé l’usage abusif qu’ils auraient fait de leur carte bancaire professionnelle : pour l’achat de vêtements, de lunettes, de cadeaux divers et même de faire-part de naissance. Incapables de réfuter ces allégations précises mais émanant d’un parti non démocratique, les échevins incriminés se sont défendus sans panache. Ils ont invoqué le flou artistique qui entoure ce type de dépenses de représentation et accepté de rembourser les factures, soit des montants globaux compris entre quelques centaines et 3 000 euros, selon les échevins. Un geste trop prévisible, en forme d’aveu pathétique : le 13 mars, la pantalonnade se transformait en démission collective, en ce compris celle de la bourgmestre Leona Detiège (SP.A), assurant toutefois l’intérim. Au mieux, il s’agissait ainsi de faire retomber la pression, après plusieurs semaines d’un climat de plus en plus lourd ( lire en p.16).

 » Depuis, l’affaire s’est transformée en une véritable tragédie grecque, commente Filip Rogiers, journaliste au Morgen, auteur d’un récent essai sur l’obsession du Vlaams Blok (1). Tous les démocrates savaient qu’il fallait une réaction rapide, ferme et symbolique, dans le cadre d’une opération ôMains propres ». C’était sans compter la bagarre entre les socialistes et les libéraux pour le poste de bourgmestre…  » Face à face, en effet, les deuxième et troisième partis anversois (avec 33 % de l’électorat au scrutin communal de 2000, le Blok est très nettement le n° 1) ont été incapables de transcender leurs divergences de vues. Après une brève hésitation, le SP.A s’est accroché à ce mandat prestigieux : ancien patron d’une boîte de communication, l’Anversois Patrick Janssens a même renoncé à son poste de président de parti ( lire en p.8) pour afficher sa candidature au maïorat. Mais les libéraux du VLD ont également avancé  » leur  » candidat, sous les traits d’Hugo Coveliers, héraut d’une droite dure. Des rivalités qui ont fait le jeu du Vlaams Blok.

Médias dans l’engrenage

Au c£ur de la crise, on ne peut pas dire que les médias ont fait preuve de beaucoup de discernement. La meute des journalistes et des cameramen a hurlé avec les loups du Blok, sans trop mettre en question les allégations jetées spectaculairement sur la place publique ( » Et vous, madame l’échevine, qui portez de si jolies lunettes… « ). Certes, les faits semblaient avérés, mais la presse n’a pas vraiment cherché à nuancer la  » condamnation  » prononcée à l’égard des échevins, par exemple. Aucune réflexion, ou presque, sur les raisons de ces  » estompements de la norme « , sur l’absence de règles fixant l’usage des cartes Visa, sur l’existence û ou non û de telles pratiques dans d’autres grandes villes.  » Historiquement, lâche Rik Van Cauwelaert, le rédacteur en chef de l’hebdomadaire Knack, les médias ont été les premiers à ne pas respecter le cordon sanitaire dressé autour du Blok. Dans le ômilieu », il est bien connu que celui-ci nourrit certains journalistes en informations croustillantes…  »

Dans les dizaines de pages consacrées à la crise anversoise par les journaux nordistes, une note discordante est presque passée inaperçue. C’est la  » carte blanche  » de l’écrivain Manu Claeys (2) dans les colonnes du quotidien De Standaard.  » Les échevins ne devaient pas démissionner !  » s’est-il exclamé dès le 14 mars, dénonçant le  » masochisme anversois  » et l' » hystérie médiatique « .  » Je comprends l’amertume de certains échevins. On leur applique la même logique que le Vlaams Blok à l’égard des immigrés ou des demandeurs d’asile : tous coupables. Je crains un nouveau virus, dont les médias seraient la bouche et le Blok, les griffes.  » Sociologue à la VUB, Mark Elchardus analyse le phénomène (3).  » Beaucoup de journalistes sont sincèrement conscients qu’il faut réagir face à la montée de l’extrême droite, mais il suffit d’une affaire comme celle des derniers jours, et c’est comme si toute la presse flamande se mettait à travailler pour le Vlaams Blok. On ne peut pas parler d’un complot des médias. C’est plutôt un engrenage. Ils pensent répondre aux soucis, aux peurs, voire au malaise des gens en apportant de vagues explications. On l’a vu aussi lors de l’affaire Dutroux : une grande pièce de théâtre où, tour à tour, tel juge, tel policier, tel homme politique a été mis sur la sellette.  »

L’éternelle  » dernière chance  »

Depuis plus de dix ans, en fait, les Blokkers exercent une emprise indirecte sur la vie politique dans la Métropole, ville prospère, cosmopolite et berceau de tous les mouvements contestataires. C’est là que le Mouvement flamand s’est nourri, que les collaborateurs se sont fondus dans l’anonymat après la Seconde Guerre mondiale et que la renaissance de l’extrême droite s’est organisée à la fin des années 1970. Depuis qu’il y a conquis 17,7 % de l’électorat aux communales de 1988, le parti de Filip Dewinter û dont le fantasme ultime est d’investir l’hôtel de ville û ne cesse de renforcer ses scores et… son influence sur l’agenda politique.  » Les partis au pouvoir savaient qu’il existait des pratiques financières discutables dans l’administration, mais ils ont préféré ne rien dire pour ne pas gonfler encore le Blok « , explique Filip Rogiers. Avant chaque décision importante, susceptible d’améliorer le sort des habitants, les autorités communales se demandent prioritairement si une telle mesure ne risque pas de profiter à ce concurrent encombrant.

Depuis 1994, c’est une  » coalition monstre  » de tous les partis démocratiques qui tente de damer le pion à la droite radicale et xénophobe. L’objectif ? Rompre avec l’ancienne gestion technocratique et arrogante de la deuxième ville du pays, confisquée pendant plusieurs décennies par les familles socialiste et sociale-chrétienne. En termes de rénovation urbaine, de lutte contre la criminalité, de politique d’intégration des immigrés, des projets novateurs ont été lancés. Mais les avancées restent trop timides, notamment en raison des énormes divergences idéologiques entre ces partenaires si différents. De manière brutale, les scandales des derniers jours ont à nouveau instillé le doute : la modernisation de l’administration, très politisée et placée sous la coupe de véritables barons, était l’un des défis majeurs des gouvernants actuels. Refusant d’admettre qu’à Anvers il faut vraiment être au-dessus de tout soupçon, les coalisés risquent de s’en mordre les doigts lors du tout prochain passage aux urnes : suite à la dernière réforme électorale, on pourra voter pour le charismatique Dewinter dans toute la province d’Anvers. Et que dire alors des élections communales de 2006 ! Si elles avaient lieu dans le même climat qu’aujourd’hui, l’extrême droite anversoise pourrait atteindre 40 % de l’électorat et rendre dérisoires les succès de l’Autrichien Jörg Haider (2000), du Néerlandais Pim Fortuyn (2001-2002) et du Français Le Pen (2002), vécus comme des victoires par les Blokkers. Le mode d’élection directe du bourgmestre, décrété en Flandre, profiterait forcément à Dewinter. Il serait alors trop tard pour stigmatiser les handicaps du Vlaams Blok : d’éventuels déchirements internes, comme avant les élections de 1999, l’absence de renouvellement de ses élites et la lassitude d’une opposition finalement sans lendemain.

 » On a tout essayé  »

Après sept  » dimanches noirs  » successifs, à chaque fois caractérisés par une victoire électorale de l’extrême droite, les Anversois en viennent à nourrir un sentiment de fatalisme. Comme si tout avait été essayé ! Ce constat d’échec rejaillit forcément sur la Flandre tout entière et l’ensemble du pays, qui ne sont pas épargnés par le fléau et suivent avec une pointe d’angoisse le  » cas  » anversois.  » Il faut s’en faire une raison, constate Mark Elchardus. Il y a des conditions objectives et structurelles qui favorisent la montée de la droite extrême ou populiste. On ne peut pas miser sur une solution magique pour la stopper.  »

Disposant pourtant d’un filet de protection sociale assez efficace, la Flandre, Bruxelles et la Wallonie ne sont pas épargnées par le malaise diffus qui s’est emparé de populations âgées, se sentant parfois larguées par les progrès de la société de l’information et dont les convictions philosophiques et religieuses sont de moins en moins affirmées. Un malaise qui se traduit par une approche méfiante de l' » autre  » (surtout s’il est étranger) et par un manque de confiance dans les institutions. Seule différence notoire entre le nord et le sud du pays, dont les médias sont perméables aux idées populistes : la Flandre et Bruxelles sont confrontés à une  » offre  » d’extrême droite structurée, organisée et patiente, là où la Wallonie, toujours sous la coupe d’un PS dominant, n’a eu affaire qu’à des leaders maladroits ou divisés.

 » Face à ce Vlaams Blok dont les élites ne commettent pas d’erreurs, la Flandre a connu une grande période de négligence de 1987 à 1991, commente Mark Elchardus. Aucun parti politique n’avait senti venir le danger. Après le ôchoc » de 1991 ( NDLR : occupant deux strapontins jusque-là, le Blok engrange d’un coup 12 sièges de député à la Chambre), deux tendances contradictoires sont rapidement entrées en conflit. Une approche consistait à écouter les arguments de l’extrême droite et de son électorat, afin d’apporter des réponses aux problèmes concrets. Mais ces gens-là n’ont pas été assez entendus. On leur a reproché de courir derrière le Blok, même quand ils adoptaient des positions nuancées en matière de sécurité, par exemple. Un courant dominant a largement imposé sa stratégie, à savoir une approche radicale fondée sur le cordon sanitaire, sur une bataille juridique en dehors de l’arène politique et sur l’absence de dialogue avec l’extrême droite. Résultat : certains sujets sont restés tabous.  »

Aujourd’hui encore, ces deux approches cohabitent, provoquant des débats stériles sur l’attitude à adopter. Dans cette Belgique fédérale où le ciment entre les Communautés s’est effrité, il semble impossible d’adopter une politique globale de lutte contre l’extrême droite. En 1999, le Premier ministre Guy Verhofstadt s’était aventuré en déclarant que la réussite de son gouvernement arc-en-ciel serait jaugée au recul du Vlaams Blok. On ne l’entend plus guère sur le sujet… Faute d’une réelle volonté politique, et d’un consensus minimal entre les chefs de parti, au nord et au sud du pays, certaines initiatives manquent du suivi le plus élémentaire ou sont l’objet de malentendus.

Condamner le Blok en justice en application d’une loi de 1981, qui réprime le racisme et la xénophobie ? En février dernier, la cour d’appel de Bruxelles a estimé que les faits reprochés à trois ASBL satellites du parti flamand relevaient du délit politique, et donc de la cour d’assises. Impossible, donc, d’obtenir une condamnation rapide devant un tribunal correctionnel ! Depuis cette douche froide pour les démocrates, ruinant les efforts de plusieurs années, de plus en plus d’intellectuels flamands affirment a posteriori qu’il s’agissait d’un mauvais calcul, transformant le parti liberticide en martyr. Plus rien à espérer sur ce terrain ?

Couper les vivres au Vlaams Blok ? Un article spécifique de la loi de 1989 sur le financement des partis politiques permet de supprimer la dotation publique d’une formation hostile aux droits et libertés garantis par la Convention européenne des droits de l’homme. Les francophones y sont très favorables, ce qui crispe d’ailleurs leurs homologues flamands, effarouchés par les  » donneurs de leçon « . Bref, rien n’est fait : depuis plusieurs mois, le gouvernement rechigne à adopter l’arrêté d’exécution qui réglerait la procédure à suivre.

Maintenir ou renforcer le fameux  » cordon sanitaire  » ? Entre Flamands et francophones, ce choix stratégique unanime du début des années 1990 recouvre en fait des réalités différentes. De ce côté de la frontière linguistique, on a toujours cherché à en imposer une approche extensive : pas question d’approcher les élus d’extrême droite, de débattre avec eux en public, de les interviewer ou, a fortiori, de gouverner avec eux. En Flandre, on s’en tient au texte : il s’agit d’empêcher toute alliance avec le Vlaams Blok au sein d’un quelconque exécutif (un collège échevinal, un gouvernement). Pour l’heure, on ne recense aucune entorse sérieuse à cette règle précise et respectable. Mais, ces dernières semaines, diverses voix se sont fait entendre pour réclamer un assouplissement, voire la suppression du  » cordon « . Un groupe de 26 intellectuels réunis sous la bannière du mouvement Pro Flandria vient de s’exprimer en ce sens. Comme d’autres, ils suggèrent de  » mouiller  » le Blok en l’obligeant à démontrer ses lacunes, une fois au pouvoir. Un jeu très dangereux : rien ne dit que ce rouleau compresseur sortirait déforcé d’une éventuelle expérience de gestion. Plus grave : à Anvers, des dissidents du VLD ont fondé un petit parti de droite radicale qui pourrait faire, un jour, l’appoint au Vlaams Blok. Sous la férule du député européen Ward Beysen, ce  » Liberaal Appel  » entend combattre le premier parti anversois sur son propre terrain. Avant de faire voler en éclats le cordon sanitaire ?

Philippe Engels

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