Caroline Lamarche

Le peu de choses que nous sommes

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Une fois par mois, l’écrivaine Caroline Lamarche sort de sa bibliothèque un livre qui éclaire notre époque.

Ceux de 14, ce sont les morts oubliés, recouverts par des foules d’autres jusqu’à la fin de la boucherie mondiale. Ceux de 14, ce sont « dix mille morts par colline », une colline après l’autre, perdue, reprise, le tout sur un petit territoire du côté de Verdun, aujourd’hui creusé de cratères verdoyants, vestiges des lancers d’obus qui ont martyrisé la zone sans relâche. Ceux de 14, c’est Robert Porchon, officier d’une bravoure et d’un calme remarquables, tué le 20 février 1915, à 21 ans, lui qui était l’ami, le frère de sang de Maurice Genevoix ; mais aussi les simples soldats dont les peines et les élans, croqués en traits inoubliables, font vibrer ces pages immenses. Ceux de 14, ce sont aussi les paysages, forêts hachées, terres empoisonnées, fermes éventrées, églises à ciel ouvert, et puis les bêtes, chevaux surtout, au regard perdu, vaches sur lesquelles on tire, oiseaux que la moindre accalmie fait pépier. Les projectiles eux-mêmes ont leur chant, leur cri, leurs froissements d’essaims, leur « vol de grandes faux, sifflant, volontaire et bestial ».

Dans l’enfer qui les engloutit se révèle l’immense chose qu’est l’humain au coeur de l’inhumain.

On s’étonne qu’un homme recroquevillé sur son carnet, crayon au poing, dans le vacarme, le froid gluant, l’opaque fumée « qui glisse sur nous comme une étoffe », les plaintes des blessés, les lambeaux des morts, ait pu isoler à ce point des détails visuels, auditifs, olfactifs, en se tenant au réel le plus trivial, à la description nue. Les dialogues semblent saisis sur le vif, on y sent à tout moment l’énergie du désespoir mais aussi les sursauts facétieux de ces jeunes recrues que la moindre irruption de chaleur, de fraternité, de beauté, regonfle à bloc. Dans l’enfer qui les engloutit, « le peu de choses que nous sommes », comme l’écrit Genevoix, se révèle l’immense chose qu’est l’humain au coeur de l’inhumain. L’humain de base, évidemment, les « abrutis et bien las », que la souffrance outille d’une lucidité qui ne leur sert malheureusement à rien. Piétaille un jour, piétaille toujours: 350 morts d’un coup et on envoie un renfort de 400 hommes voués au même massacre.

Ceux de 14, par Maurice Genevoix, Flammarion, ou, en poche, GF n° 1601, 960 p.
Ceux de 14, par Maurice Genevoix, Flammarion, ou, en poche, GF n° 1601, 960 p.

Chaque récit, chaque anecdote, ajoute sa note d’encre noire, éblouissante de sobriété, à cette somme de neuf cents pages que l’on peine à lâcher. Pourquoi en parler maintenant? Parce que le temps qui s’est traîné entre mars 2020 et avril 2021 aura été celui de la deuxième chance donnée à des ouvrages qui pouvaient nous paraître, en temps « normal », effrayants ou trop lourds. Nos tristesses et nos deuils, nos piétinements et notre patience nous prépareraient-ils à de tels livres? Lire, en tout cas, nous sort de la barbarie molle qui nous affecte depuis un an, « protégés » que nous sommes par la mise à l’isolement des plus vulnérables, les couvre-feux infantilisants, l’éradication de la culture et tout ce que nous prescrivent, comme l’écrit Genevoix, « des gens qualifiés (qui) estiment qu’ils ont agi sagement et que nous leur devons reconnaissance ».

Cadavre d'un tirailleur sénégalais du 67ème Régiment d'Haumont, près de Verdun, en France.
Cadavre d’un tirailleur sénégalais du 67ème Régiment d’Haumont, près de Verdun, en France.© GETTY IMAGES

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