Le pays proche

Cette image de proximité de la Tunisie propagée par la publicité touristique parle aux Européens. Le Belge, en particulier, apprécie cette destination ensoleillée joignable en deux heures de vol. Le fez et la fleur de jasmin popularisés par les réclames s’accordent, il est vrai, avec l’impression que donne le pays : celle d’un Etat laïque débonnaire en transition vers la démocratie, où développement économique, progrès social et respect des droits de l’homme s’améliorent lentement mais sûrement. Loin des slogans et des clichés, certains, pourtant, soutiennent que, sous cette façade démocratique, le régime du président Ben Ali dissimule une authentique dictature faite de tous les ingrédients du genre : concussion, corruption, répression, torture, fraude électorale, culte de la personnalité, absence de séparation des pouvoirs, privatisation des ressources publiques au profit du clan au pouvoir, etc.

Pis : ceux-là accusent le  » despotisme présentable  » de la Tunisie de servir de modèle aux autres Etats de la région. Pire encore : cette diffusion du prototype dictatorial se ferait selon eux, depuis plusieurs années, avec la complicité active de l’Union européenne et de ses Etats membres. Etrange : en novembre 1995, la conférence euro-méditerranéenne accouche d’une déclaration dite de Barcelone qui vise, à l’inverse, à définir un espace commun de paix, de stabilité et de prospérité partagées, ainsi qu’à favoriser la compréhension mutuelle entre les sociétés concernées. Les parties signataires s’y engagent à respecter les droits humains, le pluralisme philosophique et les libertés fondamentales, bref, à développer l’Etat de droit et la démocratie. Dans cette perspective est mis sur pied le programme financier européen de coopération  » Meda  » destiné à promouvoir une zone de libre-échange et des actions d’assistance économique en vue d’un développement durable commun…

Certes, répondent les opposants tunisiens, mais ce projet généreux a, depuis, été détourné de son objectif. Singulièrement après les attentats du 11 septembre 2001, intérêts de marché, hantise sécuritaire et crainte de flux massifs d’immigration sauvage se sont conjugués pour transformer le processus de Barcelone en un maintien obsessionnel de la stabilité régionale et de l’étanchéité des frontières, qui passe par un soutien constant aux despotes marocain, tunisien, algérien, libyen, égyptien, syrien, jordanien… Confondant migration et terrorisme, les Européens ferment désormais les yeux sur les agissements coupables des tyrans du Sud qui ont su se servir de la crainte occidentale de la terreur pour museler leur opposition intérieure et verrouiller les libertés de leurs peuples.

Les démocrates maghrébins n’ont pas tort d’affirmer qu’un tel bouclage contient les germes d’une instabilité future dont les effets de boomerang pour l’Europe sont potentiellement catastrophiques. Mais gageons que, dans le contexte actuel, ils seront moins suivis lorsque, suggérant à l’Union de suspendre tout appui aux dictatures locales, ils parient sur l’intégration pacifique de l’islam politique dans un futur jeu démocratique en Afrique du Nord… l

Sihem Bensedrine et Omar Mestiri, L’Europe et ses despotes. Quand le soutien au  » modèle tunisien  » dans le monde arabe fait le jeu du terrorisme islamiste, La Découverte, 153 pages.

Jean Sloover

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