Le paradoxe des thérapies

Personne ne  » guérit  » du sida. Mais la baisse de mortalité et l’amélioration de la qualité de vie des séropositifs justifient qu’ils se soignent. Par des traitements dont, à ce jour, on ne voit pas le bout

C’est une mesure immédiate et radicale, dictée par l’urgence, que vient de prendre l’Organisation mondiale de la santé : dans les pays en développement, d’ici à la fin de 2005, trois millions de personnes infectées par le virus du sida seront traitées par les médicaments antirétroviraux. Cette excellente nouvelle, qui prouve la volonté des Etats riches d’opposer enfin une résistance solidaire à la pandémie û elle affecte actuellement 40 millions d’êtres humains, dont 95 % habitent des régions pauvres û, est pourtant assortie d’un bémol.  » Trois millions de séropositifs soignés, c’est aussi, en effet, trois millions de survivants qui risquent de contaminer, à leur tour, d’autres individus sains. Voilà le grand paradoxe du traitement « , estime le Pr Nathan Clumeck, chef du service des maladies infectieuses à l’hôpital Saint-Pierre (Bruxelles). Face à un parterre de députés macédoniens, français, luxembourgeois, suisses, valdôtains, nigériens, gabonais et camerounais, réunis récemment au Parlement bruxellois à l’initiative de l’Assemblée parlementaire de la Francophonie, le spécialiste soulignait cet  » effet pervers  » à l’£uvre aussi bien en Belgique qu’à l’étranger : la relative bonne forme des personnes infectées et l’idée très répandue qu’il est désormais possible de vivre avec le sida ont induit dans le public un (faux) sentiment de sécurité. Lorsque les traitements ont commencé à montrer leur efficacité (en 1996), le taux de séropositivité dans la population générale s’est, à bas bruit, remis à grimper. C’est bien le cas chez nous, où l’incidence du virus de l’immunodéficience humaine (VIH) et des maladies sexuellement transmissibles (MST) est repartie à la hausse, en raison de cette croyance toujours vive, mais erronée, qu’il suffit de prendre des médicaments pour stopper la propagation du virus. Un comble, tout de même, dans un pays doté d’un grand pouvoir d’expertise en la matière, et où programmes et associations se relaient, sans discontinuer, depuis vingt ans…

Il est donc bon de le rappeler : le sida, qui utilise la voie de communication la plus universelle qui soit (les relations sexuelles), reste une maladie  » constamment létale « .  » Contrairement aux autres virus existants, dont on arrive parfois à se débarrasser même lorsqu’ils sont très agressifs, l’agent biologique du sida tue systématiquement. A ce jour, aucune personne contaminée n’est redevenue séronégative « , insiste le Pr Christine Katlama, chef de l’unité de recherche clinique sida à la Pitié-Salpêtrière (Paris). Sans possibilité d’éradiquer le virus, un traitement médical s’impose toujours,  » à vie « . Il consiste en une prise quotidienne de gélules, dont la quantité a fortement décru, mais qui reste tout de même indigeste : de 20 à 30 pilules par jour naguère, on est passé aujourd’hui à 6 à 10, selon les thérapies. C’est encore trop pour une frange de patients, qui  » laissent tomber  » après un certain temps.

Loin d’être des parties de plaisir, ces thérapies posent d’ailleurs de nombreuses autres questions. Les spécialistes ne savent pas situer exactement le moment approprié pour les entamer : débuter trop tôt implique de soumettre le séropositif, pendant des années, à un régime chimique peut-être inutile ; commencer trop tard, c’est prendre le risque, en revanche, d' » avoir un patient difficile à rattraper « . La vingtaine de molécules disponibles permettent, certes, une infinité de combinaisons thérapeutiques. Certaines provoquent des dépôts graisseux disgracieux, d’autres entraînent, à l’inverse, des lipoatrophies qui rendent les patients chétifs. Beaucoup s’en plaignent :  » Avant le traitement, j’avais l’air en bonne santé ; depuis que je me soigne, on me trouve malade…  » Or les trithérapies prévues pour l’Afrique incluent justement l’agent responsable de la lipoatrophie :  » Il est donc à craindre que, dans quelques années, cette apparence conférée par le traitement aura un effet négatif sur son suivi « , prévoit le Pr Clumeck. Autre paradoxe : certains médicaments accroissent le taux de cholestérol.  » On veut empêcher les gens de mourir du sida et, leurs artères coronaires bouchées, ils succombent à des accidents vasculaires cérébraux !…  »

La prévention, toujours

Aujourd’hui, pourtant, le jeune qui se contamine à 18 ans jouit en théorie d’une espérance de vie égale à celle des gens bien portants… à condition qu’il suive son traitement durant plusieurs décennies. Seul un vaccin thérapeutique, qui viendrait  » prendre le relais « , en stimulant la défense immunitaire de l’organisme, pourrait rendre les médicaments caducs. Mais ni le vaccin thérapeutique ni sa version préventive (qui n’empêche pas que l’infection se produise, mais bien qu’elle évolue vers le stade sida) n’ont encore vu le jour. Des vaccins pas prêts, des traitements difficiles à prendre… quelle arme reste-t-il alors pour repousser le fléau ? La prévention. Longtemps, les autorités sanitaires ont délivré des messages à l’intention de la population générale.  » C’était peut-être une erreur car, en fin de compte, ce sont les personnes infectées, et elles seules, qui transmettent le virus « , relève Clumeck. Selon une étude américaine, 16 % des séropositifs (informés de leur statut) continuent à entretenir des relations sexuelles non protégées. Peut-on les convaincre de ne pas agir de la sorte ?  » Quelqu’un en colère, ou désespéré, ne se soucie pas des autres. Il faut d’abord apporter une réponse à sa vulnérabilité psychologique et sociale « , répond le spécialiste bruxellois.

Prévenir la transmission à partir de la personne infectée (la prévention secondaire) paraît le seul moyen de limiter l’extension de l’épidémie. Pour l’équipe soignante de l’hôpital Saint-Pierre, c’est, depuis longtemps, une évidence.  » Ces programmes sont toutefois plus compliqués que la prévention dirigée vers le tout-venant « , constate Clumeck. Mais ils ne sont pourtant pas irréalistes.  » Les Etats-Unis, la France et la Grande-Bretagne les déploient déjà, avec succès. D’autres pays seraient bien avisés de s’en inspirer. Longtemps épargnée par le mal, l’Europe de l’Est subit l’épidémie de plein fouet. Particulièrement touchés : les moins de 30 ans d’Estonie, d’Ukraine, de Lettonie. Et de la Fédération de Russie où, en 1998, on comptait 81 bébés nés de mère séropositive : en 2002, ils étaient… 2 777.

Valérie Colin

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