Le miroir aux alouettes ?

Promis-juré : il y aura autant de candidates que de candidats aux élections législatives de mai prochain. Mais rien ne dit que les femmes feront une nouvelle entrée en force au Parlement. Cherchez l’erreur

Tout le monde peut changer. Même les responsables politiques. La preuve ? Les multiples attentions dont les femmes font l’objet, ces dernières années, de la part de leurs mâles coreligionnaires que l’on croyait d’indécrottables machistes. Au cours de cette législature, ministres et parlementaires n’ont, en effet, pas ménagé leurs efforts pour mettre en place des mécanismes susceptibles d’accroître la représentation des femmes dans les instances politiques. Un véritable  » phénomène  » qui, à l’heure de procéder au bilan du premier gouvernement arc-en-ciel, figurera en bonne place au hit-parade des réalisations positives. Cela a commencé, en janvier 2002, avec l’inscription, dans la Constitution, de l’égalité des sexes. Ensuite, passant des beaux principes aux gestes concrets, la majorité a instauré rien de moins que la parité entre hommes et femmes sur les listes électorales. Ce qui signifie que les listes fraîchement établies des candidats aux élections législatives du 18 mai prochain comptent – c’est une première – autant de femmes que d’hommes. Au lendemain du scrutin, le Parlement fédéral, où siègent aujourd’hui quelque 23 % de députées, devrait donc se féminiser davantage.

Le mérite de ces avancées de la cause féminine ne revient pas exclusivement au gouvernement de Guy Verhofstadt. En 1994, le vote de la loi Smet-Tobback imposant la présence d’un tiers de femmes sur les listes électorales constitua une première étape significative. Etrange : l’instauration de ce quota, poliment applaudi, n’a guère suscité un enthousiasme délirant dans les rangs féminins. C’est que cette façon  » arithmétique  » de viser l’égalité paraissait à certaines tronquée, voire humiliante. Secrètement, quelques cyniques ne purent d’ailleurs s’empêcher d’assimiler les femmes au lait ou au beurre, dont la production est également soumise à la règle des quotas. Mais un moment de honte est vite passé. Les intéressées firent montre, sans tarder, de cette aptitude bien belge à préférer le pragmatisme aux grandes interrogations dogmatiques : on allait voir si ce fameux quota, peut-être un pis-aller, un expédient transitoire, avait au moins le mérite de l’efficacité. La réponse s’est révélée positive : au lendemain des élections législatives fédérales de 1995, soit avant l’instauration du quota, les femmes représentaient 13 % des députés. Après le scrutin de 1999, leur représentation a grimpé à plus de 23 %. Presque le double… Les partis écologistes (plus de 70 % de femmes parmi les députés d’Ecolo !), suivis par l’ancienne Volksunie-ID21, se sont alors imposés en tête des partis les plus  » féminisés « . Le Vlaams Blok, l’ancien PSC et les partis socialistes francophone et flamand ont, eux, occupé les premières places des partis les plus machistes. Fait remarquable : l’ancien PRL et le VLD ont  » produit  » pas mal d’élues (plus de 20 % des députés issus de leurs rangs), alors que ces deux partis s’étaient montrés opposés à l’instauration d’un quota de femmes sur les listes électorales… (voir le graphique).

 » Attention aux apparences, cependant, relève Mercedes Mateo Diaz, docteur en sciences politiques (UCL et Institut universitaire européen de Florence). Certes, en 1999, les partis ont dû faire figurer un tiers de femmes sur leurs listes électorales. Mais la plupart d’entre eux leur ont surtout octroyé des places qu’ils pensaient inéligibles ! Comment expliquer, dès lors, l’accroissement significatif du nombre de députées au lendemain du scrutin ? Essentiellement par le vif succès d’Ecolo et d’Agalev, qui ont décroché un nombre inespéré de sièges, et donc d’élus – et d’élues – qui se croyaient en place inéligible ou figuraient parmi les suppléants. Davantage que la législation sur les quotas, c’est donc surtout cette vague verte qui a permis cette augmentation sensible du nombre de femmes dans les travées parlementaires. Autrement dit, il suffirait d’un recul tout aussi net des écologistes au prochain scrutin pour que les représentantes féminines de la Nation soient renvoyées à leurs chères études…  »

Mais, en 1999, une autre avancée a été réalisée en faveur des femmes : l’obligation, pour les partis, de proposer autant de candidats que de candidates au suffrage des électeurs. Le scrutin du 18 mai devrait donc, à première vue, augmenter la mixité du Parlement. Gare, pourtant, aux prédictions trop hâtives : l’exemple français incite à la prudence. Au lendemain des élections législatives de juin 2002, après avoir appliqué pour la première fois la nouvelle loi française sur la parité, un peu plus de 12 % de femmes ont fait leur entrée à l’Assemblée nationale. A peine davantage que sous la précédente législature (11 %) ! Un chiffre effarant, qui fait d’ailleurs de l’Hexagone la lanterne rouge de l’Europe (lire l’infographie p. 20). Comment diable nos voisines d’outre-Quiévrain en sont-elles arrivées là ? Parce qu’après avoir voté la parité la main sur le c£ur, les hommes politiques, ces as du double langage, ont habilement utilisé la loi. C’est que la parité organise l’égalité rigoureuse des candidatures, mais elle n’assure pas pour autant l’égalité des résultats : si un parti décide de reléguer ses femmes en queue de liste, sauf fait exceptionnel, aucune ne sera élue. Et c’est bien ce qui s’est passé : les partis ont appliqué, dans leurs circonscriptions, une sorte de discrimination positive, officieuse et non écrite, en faveur des candidats masculins. Certains partis – tels le PS, à gauche, et l’UMP, à droite – ont, tout simplement, violé la loi en s’obstinant à présenter davantage de candidats que de candidates sur leurs listes : une belle preuve de sexisme tricolore… Les pénalités financières, pourtant lourdes, ne les ont manifestement pas effrayés. A la différence des petits partis, financièrement moins prospères, qui ont scrupuleusement observé la parité mais n’ont conquis que peu de sièges et ont donc peu contribué à augmenter la représentation des femmes dans l’hémicycle du Palais-Bourbon.

Chez nous, le législateur n’a pas prévu de pénalités financières pour les partis réfractaires à la parité : une liste ne présentant pas autant de femmes que d’hommes serait impitoyablement recalée. Pas d’emballement, cependant : malgré les apparences, les responsables politiques belges – pour la plupart des hommes, donc – ne font pas preuve d’un intérêt manifeste pour la  » question femme « . Un débat parlementaire atone, expédié comme une corvée, voire carrément saboté par l’un ou l’autre membre de la majorité, a précédé la réforme. Avant le vote de la loi sur la parité, les écologistes ont bataillé ferme en faveur du  » principe de la tirette  » (un homme, une femme ou l’inverse et ainsi de suite) sur l’ensemble des listes. En vain. La règle de l’alternance – que le MR ne semble pas vraiment maîtriser – ne sera de rigueur que pour les trois premières places de la liste. Autrement dit, comme en France, les formations qui proposent un mâle candidat en tête de liste – et, par conséquent, une femme en deuxième et un homme en troisième – ont toujours le loisir, si le c£ur leur en dit, de refouler toutes les autres candidates en queue de peloton. Les résultats concrets de la parité pourraient donc également être fort limités.

Heureusement, l’égalité entre les hommes et les femmes fait désormais partie du  » politiquement correct « . Elle constitue un élément incontournable de la nouvelle culture politique revendiquée par la majorité arc-en-ciel, l’un des signes de modernisation de la société. Devant la désaffection des citoyens pour la politique, les partis ont sonné l’heure de l’ouverture : aux jeunes, aux candidats d’origine étrangère ou issus de la  » société civile « , aux femmes. Difficile, dès lors, de faire à ce point preuve d’hypocrisie. Comme d’habitude en cette matière, les Verts font preuve d’une réelle conviction : ils se sont appliqués à eux-mêmes le principe de l’alternance, aux vertus de laquelle ils n’ont pas réussi à rallier une majorité parlementaire. Sur les listes écologistes, un candidat de sexe masculin est automatiquement suivi d’une candidate, et inversement. Mieux : Agalev a promu une femme à la tête de chacune de ses listes électorales ! Cela dit, l’évolution des mentalités gagne tous les esprits : l’ensemble des partis semblent s’être engagés avec plus ou moins de sincérité dans la voie de l’égalité entre les hommes et les femmes. Les listes du PS et du CDH comptent davantage qu’auparavant de femmes placées en ordre utile. Mais seuls les résultats des élections du 18 mai permettront de juger de la sincérité des responsables des partis et… de la réelle volonté des électeurs de voir un nombre plus important de femmes les représenter au Parlement.

Elues, mais pour quoi faire ?

Suffit-il d’être élue députée pour être l’égale du coreligionnaire masculin ? On s’en serait douté : la réponse est non. Leurs préoccupations, dit-on, les poussent davantage vers les commissions parlementaires dites  » douces  » : affaires sociales, santé publique, environnement, etc. Les hommes, eux, auraient davantage d’atomes crochus avec la sécurité, les finances ou la défense. Comme si, en raison de leurs prédispositions psychologiques (le fait d’être moins guerrières, moins vaniteuses, plus préoccupées du quotidien et davantage tournées vers les autres), les femmes privilégiaient  » naturellement  » les actions concrètes au brassage des idées et à l’élaboration des grands projets, le sens de l' » humain  » à la froideur des chiffres ou aux joutes oratoires. Comme si, par essence, elles devaient faire de la politique  » autrement « . Celles qui ne correspondent pas à ce profil – Anne-Marie Lizin, députée socialiste et bourgmestre de Huy, peut en témoigner – s’attirent parfois le respect, mais souvent aussi les quolibets. Or  » pourquoi les femmes ne pourraient-elles pas aimer la politique pour la politique, comme les hommes ? Pourquoi ne pourraient-elles pas avoir le goût du pouvoir et des rapports de force, nourrir de l’ambition ? interroge la politologue Mercedes Mateo Diaz. En attendant des femmes qu’elles fassent de la politique autrement, en vertu de leurs prétendues qualités propres, on reproduit, à l’échelle politique, les stéréotypes qui subsistent dans la sphère privée.  »

Ainsi, cet  » idéal maternel  » qui refait subrepticement son apparition sur la scène politique pourrait se révéler un piège fatal. Si les femmes sont plus pacifistes et altruistes, si elles représentent l’avenir radieux du Parlement et les mères de toutes les vertus, comment pourraient-elles faire accepter qu’il y a non pas un seul, mais de multiples points de vue féminins ? Comment pourraient-elles convaincre du fait que leurs divergences éventuelles sont révélatrices des débats qui agitent la société tout entière et pas seulement quelques harpies en délicatesse avec leur taux de progestérone ? Et quels arguments pourront-elles opposer aux responsables des partis lorsque ceux-ci, jugeant que les femmes ont failli à leur mission de  » renouveler  » la politique, céderont demain à leurs bons vieux penchants en les reléguant aux places non utiles ?

Disons plutôt, comme Françoise Giroud, que l’on aura réalisé de vrais progrès vers l’égalité des sexes lorsque l’on nommera des femmes incompétentes à des postes à responsabilités…

Isabelle Philippon

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