Le masque et la plume

Vocation nègre, anonyme. Labor, 133 p.

Les Nègres du traducteur, par Claude Bleton. Métailié, 125 p.

Terme à connotation raciste, papillon (satyridé), accessoire de sciage ou entremets quand il est en chemise, le nègre est aussi cet échangiste payé pour prêter sa plume à un écrit auquel un autre prête sa signature. Tout le monde est content, même le lecteur qui n’y voit que du feu : celui dont brille la réputation d’un imposteur qui lui épargne ainsi son manque de talent. A moins qu’un écrivain à succès, éventuellement doué, n’ait tant à faire pour courtiser les médias en courant les plateaux de télévision et les cocktails mondains qu’il confie à un mercenaire le soin de poursuivre une £uvre à propos de laquelle, une fois acquise, la critique, tout comme le public, ne se souciera plus de s’interroger. Métier ingrat que celui dont le masque et la plume sont les attributs. Frustrant, certes, dans la mesure où il prive des lauriers de la notoriété un talent auquel ils reviendraient de droit (ce qui n’empêche pas, consolation tout de même, certaines de ces délectations dites moroses que l’on prête au plaisir solitaire). Sans compter que, la plupart du temps, le locataire de ce talent, une fois le succès venu, s’empresse d’oublier à qui il le doit ou peut aussi lui vouer cette sorte de haine sourde qu’éprouve le cocu envers l’amant qui, grâce à l’infidèle, l’a comblé de bienfaits (le propos, bien entendu, souffre aussi le féminin).

Ouvrage d’un anonyme (mais apparemment bien de chez nous), Vocation nègre relate, sous forme de confession allègre et dénuée de toute contrition, les tribulations d’une vie consacrée en grande partie (et depuis les bancs d’école) à ce mercenariat de plume. S’il est malaisé de faire la part entre l’apport romanesque et le vécu réel dont il s’inspire û et parfois avec une pathétique drôlerie, comme ce séjour chez un chanteur à succès, salopard majuscule et quasi analphabète û, le propos reflète une réalité solide et largement étayée. Sans que l’auteur manque jamais ni à l’humour ni à la déontologie du nègre, moralement et contractuellement tenu à ne pas trahir ses clients, il rend compte, à travers son expérience personnelle, de la nature, souvent délétère, et de l’ampleur insoupçonnée d’un phénomène qui, selon Patrick Cauvin, toucherait  » près de 80 % de la pratique éditoriale « . Il peut s’agir aussi bien de revoir, de réécrire ou même d’écrire le livre d’un auteur  » maison  » moins bien inspiré ou à sec, de rendre présentable un manuscrit moins fortuné que le prétendant ou la prétendante à la publication, de mettre dans une forme attractive des Mémoires, des confidences ou même des fictions de vedettes en tout genre ou de personnalités dont le seul nom fera vendre (que l’on s’appelle Signoret, Ardisson ou Mitterrand), de relayer un auteur de best-sellers ou de faire tourner une machine éditoriale sous une signature qui a fait son trou (comme on l’attribue à un Sulitzer ou un de Villiers). Qu’il s’agisse d’éditeurs en mal de  » coups  » û dont on reconnaît au passage l’une ou l’autre silhouette plus ou moins déguisée û, de critiques complaisants ou paresseux, de faux écrivains, l’auteur de ce livre salubre, lui-même romancier reconnu, n’est pas tendre envers ce monde éditorial û parisien, par excellence û dont la course au profit a lourdement vicié les règles. Cela dit, les nègres seraient-ils les meilleurs garants de la qualité littéraire ? Eux qui, écrivains de l’ombre et interdits d’artifices ou de réputation, sont condamnés à bien écrire.

Passer de l’état de traducteur à celui de nègre et de nègre à celui de tueur en série, c’est le parcours réjouissant proposé par Claude Bleton, traducteur de nombreux écrivains espagnols et latino-américains parmi les plus importants. Les Nègres du traducteur met en scène un clochard caressant la bouteille sous un pont de Paris tout en contant à sa compagne de beuverie les versions peut-être illusoires d’une vie autrefois brillante. Touché par la vocation de traducteur, il a opté pour l’espagnol (évidemment) et s’est taillé une large réputation dans les milieux parisiens. Las ! les manuscrits se font rares, les auteurs ibériques préférant pratiquer le second sport national après le football : ce  » chemin de croix  » qui consiste à visiter, dans une même rue, les bistrots dont le nombre s’aligne dévotement sur celui des stations sacrées et de s’y bourrer de bière et de tapas. D’où l’idée ingénieuse d’écrire d’abord la  » traduction  » française en respectant la manière de l’auteur en renom, auquel reviendra la tâche de rédiger et de signer l’original. Tout fonctionne à merveille (malgré certains contretemps, comme la publication de la traduction avant celle de l’original) jusqu’à ce que les écrivains  » nègrifiés  » finissent par se lasser du rythme imposé et menacent de révéler l’imposture. Et voilà comment on devient tueur en série et comment la perspicacité d’un commissaire retraité peut vous conduire sous les ponts. A condition, bien entendu, qu’il ne s’agisse pas d’un délire de poivrot. Tous les doutes sont permis, et tout serait-il donc incertitude dans ce monde de l’écriture ? Un monde dont Claude Bleton brocarde, lui aussi, avec beaucoup d’humour, les faux-semblants, les vanités, les servitudes ou les travers  » parisiens « , tout en pratiquant une subtile autodérision qui serait la pudeur de sa passion pour le métier de traducteur, cet écrivain de la pénombre.

ghislain cotton

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