Le marchand de contes

de ghislain cotton

Entrer dans un livre de Jean Claude Bologne, c’est pénétrer l’univers d’un plaisant et savant dosage d’humour, d’érudition et de poésie. On sait que ce Liégeois de Paris, romancier, philologue et fin latiniste a déjà inscrit à son actif de nombreux essais historiques qui font autorité dans le domaine des usages et de la vie quotidienne à travers les siècles. Sans parler de son goût raffiné pour les mystifications littéraires comme pour les constructions philosophiques aussi ingénieuses et éblouissantes que Sherlock Holmes et le secret des lettres (Le Rocher, 2003). Ses romans se signalent, outre l’élégance de l’écriture, par une originalité et une subtilité en heureux contraste avec le morne étalage d’états d’âme qui nous est massivement imposé par l’édition.

Le Marchand d’anges, son dernier recueil de  » contes  » – dont quelques-uns ont paru dans diverses revues – témoigne bien de la multiplicité de ses talents et de ses tropismes. Initiatiques, drôles, extravagants ou empreints de mysticisme (notamment, ce  » mysticisme athée  » dont Bologne s’est fait le plaideur dans un de ses essais), ces textes méritent en effet le titre de contes dans la mesure où, loin d’un réalisme psychologique plus fréquenté par la nouvelle, ils mettent en £uvre un imaginaire à la fois magique et poétique, mais néanmoins signifiant. Avec, en ouverture, un récit d’initiation où un compagnon – sculpteur de cathédrale – se met en quête de la  » pierre de vie « .

Au fil des pages, les rencontres étonnantes se succèdent. Voici une princesse éprise d’un dragon, un caméléon mélancolique, un prêtre tourmenté par une démone martienne, une armée de diablotins évacués par les latrines d’un monastère. On effleure aussi l’épopée de Gilgamesh, on apprend que la dépouille de saint Jacques de Compostelle serait celle du fils de Ramsès II et comment, sur le rythme de la Genèse, Dieu créa le tourne-disque et puis chassa le microsillon au profit du CD. Pourtant, cet inventaire très partiel et, à première vue, farfelu ne rend pas compte des intentions et des réflexions qui se propagent dans l’ensemble de ces textes. A travers eux filtre un regard sur la vie, sur les aspirations, sur la fragilité et sur le bonheur des hommes. Certains, avec une profondeur peu commune, comme dans ce conte sur la jouissance qui révèle  » ce que la femme apprend de l’homme « , ou avec une vibration poétique intense, comme ce  » marchand d’anges  » qui donne son titre à l’ensemble. Enfin, le  » marchand de contes  » Bologne, qui cultive aussi l’amitié et la facétie avec entrain et constance, conclut ce recueil sur un clin d’£il malin à quelques-uns de ses complices en écriture comme Alain Absire ou Michel Lambert, en évoquant le troublant vagabondage littéraire d’une ombre qui, sous un nom à coucher dehors, filigrane l’univers romanesque d’aujourd’hui. Aussi mystérieuse, envoûtante et ubiquiste que celle du juif Ahasverus, contraint d’errer de par le monde jusqu’à la fin des temps.

Le Marchand d’anges, par Jean Claude Bologne. Le Grand Miroir, 168 p.

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