Le mai des libraires

Guy Gilsoul Journaliste

Pour sa seizième édition, le Mai du livre d’art tire la sonnette d’alarme. Le prix exorbitant des droits de reproduction va-t-il, à terme, condamner le livre d’art ? En attendant, et malgré les pièges, force est de constater la vitalité du secteur

Ouvrage collectif, Adam Biro, 224 p., 48 euro.

par Christophe Lefébure, Flammarion, 160 p., 40 euro.

par Peter Grieder, La Renaissance du Livre, 190 p., 19,50 euro.

par Marie-Rose Rabaté et André Goldenberg, ACR, 370 p., 75 euro.

par Alain Erlande-Brandeburg, Citadelles & Mazenod, 624 p., 159 euro.

par Jean Louis Schefer, Enigmatic, 324 p., 150 euro.

par Alberta De Nicolò Salmazo, Citadelles & Mazenod. 336 p., 139 euro.

par Marie-Anne Dupuy-Vachey, L’Amateur, 400 p., 59 euro.

par Michel Nuridsany, Flammarion, 264 p., 49 euro.

par Isabelle de Maison Rouge, Scala, 128 p., 15 euro.

par Nicolas de Oliveira, Nicola Oxley et Michael Petry, Thames & Hudson, 207 p., 39,95 euro.

Par Michael Snow, La Lettre volée, 240 p., 42 euro.

par Jean-Luc Chalumeau, Cercle d’Art, 224 p., 50 euro.

introduction d’Annick Cojean, Flammarion, 174 p., 50 euro.

Histoires d’architecture par Jean Taricat, dessins de Jacques Ziegler. Parenthèses, 288 pages. 29 euro.

sous la dir. d’Eric Lapierre, éd. Le Moniteur, 316 p., 60 euro.

par Gérard Gefen, Fonds Mercator et Dexia, 260 p.

par Maurizia Tazartes, photographies de Frederick Cope, Citadelles & Mazenod, 208 pages. 49 euro.

par Gérard Fontaine. Le Patrimoine, 190 p., 30 euro

Serrures du pays Dogon

Pousse-t-on la porte ou la tire-t-on à soi ? La signification de ce seuil à franchir dépend de la réponse puisque, dans un cas, la maison est bien, au-delà du vestibule, un ventre à  » fertiliser  » par notre intrusion alors que, dans l’autre cas, c’est un don qu’offre au visiteur le c£ur de la demeure. A partir de cette question, l’analyse des serrures gagne en significations, que la symbolique des figures et signes éclaire tout au long du texte des auteurs à partir de quelques introductions plus générales, puis de descriptifs particuliers associés à des illustrations de grande qualité.

Croix et calvaires

On compte encore près de vingt mille croix nues ou historiées (les calvaires) dressées le long des chemins bretons. Les £uvres, apparues en l’an mille, érodées par le temps, possèdent-elles encore ce pouvoir magique de protéger les moissons et d’écarter les mauvais nuages ? Indiquent-elles encore les limites géographiques des territoires d’églises ? Quand la peste rampait en ces parages, les croix riches de furoncles et autres bubons se multipliaient à la surface des pierres. Au xixe siècle, des calvaires surchargés déclament la dévotion. Le livre analyse les diverses fonctions tenues par ces sculptures et cet art populaire qui réjouit encore tous ceux, amoureux de Bretagne et d’ailleurs qui, sous un buisson, à la croisée d’un chemin et toujours par surprise, découvrent ces signes d’un autre temps.

Le Tibet éternel

Le livre commence par offrir des images de fleurs, de lacs, d’enfants et de paysages. Au fil des pages, du texte et des photographies, on abandonne peu à peu le monde extérieur pour s’engager sur le chemin de l’intériorité et de l’esprit. Mais, si les dernières lignes sont consacrées au Livre des Morts, l’ultime image est celle d’un bouton de lotus. On a rarement écrit aussi justement sur le Tibet, parce qu’on sent ici transparaître l’expérience de vie.

Arts et cultures du Maroc

Qu’un même motif berbère se trouve tout à la fois dans un tableau du xve siècle peint par Memling, sur une toile de Delacroix quatre siècles plus tard, et aujourd’hui dans une boutique marocaine indique seulement que la tradition est vivace. Mais cette remarque n’indique ni que l’artisan ne soit pas créatif, ni que l’art au Maroc n’ait pas subi les mille et une péripéties de populations voyageuses juive, africaine ou berbère. Or il était temps de tenter une approche comparative des décors et des formes mis en relation avec leur fonction dans la vie domestique et culturelle. Depuis le cadre quotidien de la maison jusqu’aux rituels de mort, en passant par l’art des bijoux et particulièrement des tissus, les auteurs, accompagnés par des reproductions de grande qualité, tentent cette approche élargie. Notons la pugnacité de la maison d’édition qui n’en est pas à son premier livre sur le sujet.

L’Art gothique

Si l’auteur garde une subdivision chronologique classique en trois périodes (1200, rayonnant et international), c’est afin de mieux asseoir une analyse qu’il actualise û il avait déjà écrit l’ouvrage dans une première édition voici vingt ans û à la lumière des découvertes et des questions du jour. Ainsi, par exemple, se soucie-t-il moins d’aborder chaque catégorie (architecture, sculpture, vitrail…) que de les entremêler. De même, il favorise une analyse des  » images  » (et pas seulement de l’iconographie) au détriment d’une interrogation des textes, et éclaire par ce biais la singularité d’une culture du visuel qui ne nous a pas quittés. Enfin, il prend plaisir à souligner les divergences, les particularismes, les désobéissances si justement favorisées par un humanisme trop souvent sous-estimé. Bref, on se réjouit de cette remise à flot d’une approche du gothique lourdement argumentée et particulièrement riche en reproductions, plans et coupes diverses, comme toujours dans cette collection.

Une maison de peinture

Cette maison de peinture est, d’abord, une maison de papier, et le livre le plus précieux du moment. Dans la première partie, sur fond glacé, page après page, le lecteur ne découvre que des images. Et, comme s’il fallait donner le ton à la démarche intime, la première toile du xviie hollandais s’intitule Les Pantoufles. La clé a été introduite, la porte s’ouvre sur une pièce avec, au fond, une autre toile avec une dame du temps jadis, claire comme la lune mais qui ne livre que son dos. Il nous faut donc tourner la page, rejoindre d’autres intérieurs puis une église, la construction d’un palais par Piero Di Cosimo, une peinture romaine et, enfin, une cristallographie d’August Strindberg. On l’aura compris, point de leçon d’histoire ici, mais une maison à construire, comme Malraux le fit avec son musée imaginaire. Une maison d’intimité dans laquelle, page après page, les questions apparaissent, s’évanouissent et resurgissent entre les temps de l’émerveillement. Suit alors, après 200 pages jusqu’à la grotte Chauvet et une ultime mise en garde via une £uvre de Goya (des personnages montrant une issue lumineuse), le texte proprement dit. Une longue rêverie tout en intelligence et sensibilité, même si, parfois, l’abus de citations alourdit le ton.

Mantegna

Les recherches menées par l’auteur aboutissent à une présentation précise et argumentée (à défaut d’être passionnante) de l’un des peintres de la première Renaissance qui se forma dans le milieu padouan de Squarcione et, dès la quarantaine, devint le protégé des princes et humanistes de Mantoue. Partant des textes de Vasari, le biographe du xvie siècle, les confrontant ensuite à ceux de Scardeone, on suit pas à pas la formation, les influences, les excellences puis les rapports de l’artiste avec ses divers commanditaires. Riche, adulé, il meurt cependant endetté mais restera, bien après sa mort, considéré comme un prince érudit, collectionneur, aussi habile à jouer des perspectives qu’à rendre, à la manière vénitienne, les subtilités des diverses textures. Un catalogue bien utile accompagne l’étude.

Fragonard et le Roland furieux

La belle Angélique dont Roland, le neveu de Charlemagne, est éperdument amoureux est l’héroïne du texte le plus célèbre de l’Arioste, le poète de Ferrare, qui l’écrivit aux premières années du xvie siècle. Par-delà les péripéties amoureuses, c’est dans l’imaginaire et les échos du temps que l’histoire mêle moines et paladins, fées, mages et monstres hybrides. Beau sujet qui inspire tout autant Rubens et Ingres que Vivaldi ou Haendel. Fragonard vieillissant se lance à son tour dans la réalisation d’une centaine de dessins. Eparpillés depuis, les voici rassemblés. Une véritable découverte.

L’art contemporain chinois

Si l’art chinois a fait une entrée très remarquée dans le monde de l’art contemporain depuis une trentaine d’années, force est de reconnaître qu’il manquait un ouvrage qui puisse clarifier la situation et dresser le portrait des infrastructures chinoises (musées, galeries, lieux branchés) récemment mises en place à Pékin, à Canton ou à Shanghai. Avec la complicité du photographe Marc Domage, l’auteur livre surtout une série de portraits-interviews des personnalités les plus marquantes de ce monde artistique.

Mythologies personnelles

En choisissant douze personnalités des arts contemporains, l’auteur balise autant de projets visant à extraire, à partir d’une quête des souvenirs par exemple, ce  » je  » qui se scénarise, se masque, se perd et se trame à travers vidéos, dessins, installations et autres moyens. De Boltanski à Sophie Calle, de Jean-Pierre Raynaud à Annette Messager ou Matthew Barney, la démonstration emprunte des voies diverses qui, toujours, débouchent sur des propos, en finale, plus sociologiques, éthiques ou politiques. Un  » poche  » bien utile.

Installations II, l’empire des sens

Sept ans après un premier ouvrage sur les nouvelles pratiques de l’installation, il était temps d’actualiser la question. C’est chose faite par trois acteurs de premier plan, fondateurs et codirecteurs du premier musée de l’installation à Londres. En effet, par exemple, il est moins question aujourd’hui de convaincre ou de se référer au lieu que de proposer un lieu nomade où le visiteur devient  » inter-acteur « . Un visiteur moins soumis aux détours obligés de la citation et de la référence qu’à ses pratiques quotidiennes et, parfois, anodines, dont se sert l’artiste pour explorer des questions plus vastes. Empire des sens en effet puisque, désormais, ce sont tous les sens qui sont conviés. Rappelons, chez le même éditeur, l’incontournable synthèse sur l’art vidéo (par Michael Rush) sorti quelques mois plus tôt.

Biographie de la femme qui marche

Pas de texte, pas d’auteur mais un livre d’images réalisé par Michael Snow à partir de son propre tra- vail de musicien, peintre, vidéaste, photographe et sculpteur, toujours basé sur l’idée de découper une silhouette. Une dame, quelconque, impersonnelle, haute de 1,52 mètre. Bientôt, à la manière d’une empreinte, elle devient l’actrice principale, mise dans toutes sortes de situations photographiées, dessinées, sculptées… Au fil des ans, elle en a vu du monde. Le livre propose, à partir de son histoire, un nouveau récit.

La Nouvelle Figuration

Il fut un temps où les jeunes peintres réunis en représentants de la  » Nouvelle Figuration  » sous la houlette de Gérald Gassiot-Talabot occupaient une place dominante dans les discours sur l’art français des années 1960. Adami, Aillaud, Arroyo, Klasen, Télémaque… Face à  » l’américanisation des ima- ges  » et conscients du rôle politique à jouer, ils proposaient des £uvres lisses, marquées par le langage cinématographique et celui de la bande dessinée. Puis le vent tourna. L’histoire de ce mouvement, qui débute quand même en 1953 et culmine en 1968, méritait un rappel. C’est chose faite.

Marc Riboud

Voici cinquante ans qu’il traverse le monde et le photographie tel qu’il apparaît, à l’instant des présents, champ de bataille du bout du monde ou conversations entre sa fille et des lapins du jardin. Toujours, l’homme s’émerveille et voit dans chaque cadrage un récit. Il aime tant les histoires que son £uvre, au fil des ans, a fini par en construire une avec un grand H. Ressemble-t-elle à l’officielle ? Pas sûr. Riboud, comme l’écrit Annick Cojean, n’est pas reporter, mais curieux, flâneur, malicieux, libre et fraternel. Car, ce qui fait aussi la richesse de ses £uvres, c’est l’empathie qu’elle dégage :  » Je photographie comme le musicien chantonne « , dit-il.

Architecture et Paysage

Et si l’architecture était avant tout un projet ? Qu’en amont de l’objet fini (la réponse) il y avait tout un faisceau de questions ? A partir de 22 exemples historiques (de l’Antiquité au modernisme), classés par types, les analyses proposées, appuyées non plus par des photographies mais par des dessins (qui font si bien voir) donnent vie aux débats et aux utopies qui sont à la source des £uvres tout autant que la technique, l’implantation, la pratique sociale et les écrits des théoriciens.

Architecture du réel

Qu’en est-il de l’architecture actuelle en France ? L’auteur prend ici parti, via les exemples proposés par douze agences, pour une tendance qui renonce aux virtuosités et aux artefacts en faveur d’une vérité des matériaux et d’une simplicité des techniques. Tout à la fois héritières du brutalisme de Le Corbusier et du mouvement minimaliste, cette architecture réinvestit le matériau ordinaire, voire le lieu commun, et en explore les possibilités expressives.

Jardins des plaisirs

A quoi sert un jardin ? Entre le parc, le jardin de ville, l’art du jardinier, la science du botaniste, le regard de l’artiste et le désir du commanditaire, il y a toute la panoplie des solutions. Le tour du monde (par catégorie) brasse diverses époques et fonctions. Il se nourrit d’agréables cadrages photographiés par Christine Bastin et Jacques Evrard.

Fontaines de Rome

Tout commence par le détail et, peut-être, l’essentiel : le lien entre la pierre (taillée) et l’eau (pulsée). Puis l’objectif s’éloigne, et nous voilà séduit, immergé dans la lumière de la plus belle ville du monde. On pourra ensuite, après avoir retrouvé toutes les fontaines qui, depuis Bernin jusqu’à l’époque fasciste, définissent la signalétique de la ville, en revenir au texte qui en dresse l’historique. Mais l’essentiel, on le devine est d’abord… visuel, et le photographe, anglais d’origine mais romain d’adoption, convainc vraiment.

L’Opéra de Charles Garnier

Quatre ans après avoir restauré la façade du célèbre Opéra parisien, les amateurs ont pu découvrir les splendeurs retrouvées des décors intérieurs. Oui, ici, on entre bien dans un autre monde et l’auteur se plaît à nous le révéler à la façon d’un parcours initiatique. Notons, chez le même éditeur, l’ouvrage très technique (et, donc, fort attendu) Espace urbain, vocabulaire et morphologie, un outil incontournable.

Guy Gilsoul

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